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Faut-il être noir pour s’offusquer des propos de Jean-Paul Guerlain ?
Tribune pour Le Monde du mardi 26 octobre

Pendant l’édition de 13 heures du journal télévisé de France 2 du 15 octobre, Jean-Paul Guerlain a tenu des propos qui ont suscité l’indignation d’une partie importante de la population : "Pour une fois, je me suis mis à travailler comme un nègre. Je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin..."

Ayant pris acte du communiqué tardif de la société Guerlain, "condamnant avec énergie" ces propos (18 octobre), un collectif d’associations - Boycottez Guerlain, Moi non plus j’veux pas travailler comme un nègre, Les Indivisibles, Pluricitoyen, Boycott Guerlain, etc. - lui a demandé d’en tirer les conséquences dans ses relations contractuelles avec l’intéressé et a appelé à une action de boycott.

A l’opposé de cette démarche, de nombreux internautes, sur les blogs ou les réseaux sociaux, continuent à défendre Jean-Paul Guerlain, dénonçant le "politiquement correct" qui inhiberait l’expression libre.

Ce terme a une histoire. Utilisé dans les années 1980 par les mouvements conservateurs américains, le "political correctness" servait à dénoncer le fait que, désormais, le féminisme et le multiculturalisme interdisaient l’expression publique des préjugés. L’homme blanc serait opprimé dans un monde dominé par les femmes et les minorités ethniques... Face à ces réactions, souvent outrancières, voire elles-mêmes ouvertement racistes, deux questions se posent. L’expression de préjugés relève-t-elle de la liberté d’expression ?

Loin de constater une vigilance accrue concernant l’expression des stéréotypes, n’assiste-t-on pas à une levée de certains interdits, notamment dans les médias audiovisuels (la presse écrite étant moins touchée par le phénomène, du fait d’une maîtrise - techniquement plus aisée - des règles déontologiques) ? Eric Zemmour, depuis novembre 2008, ne cesse pas, par exemple, de réaffirmer sa thèse, reprise de Gobineau, sur l’"existence des races" (Arte, RTL, etc.).

Une deuxième catégorie de personnes, parmi les faiseurs d’opinion, a une approche plus subtile visant, non pas à soutenir, mais à minorer les "dérapages" d’un "vieil homme"... Et d’évoquer une vieille "expression française"... L’émotion ressentie par des millions de personnes, en France métropolitaine et dans les DOM, relèverait du même coup d’une susceptibilité déplacée. En tout cas, elle serait disqualifiée au regard des "grands" sujets (aujourd’hui : les retraites, la crise, etc.). C’est le sens de l’expression du sociologue Michel Maffesoli, qui évoque à ce propos le "clapotis des causes secondes" ("Ce soir ou jamais" sur France 3 le 20 octobre). N’étant pas lui-même touché, il délégitime, en la comparant aux "vrais" problèmes de notre pays, la souffrance ressentie par ceux qui sont directement visés par ces propos.

Décommunautariser l’indignation

A l’heure où beaucoup proclament - souvent les mêmes - leur refus du "communautarisme", n’y a-t-il pas ici le risque de communautariser l’indignation ? S’il est question de respect de valeurs partagées, est-il sain de laisser aux associations noires (Conseil représentatif des associations noires, collectif Alliance noire citoyenne, etc.) le monopole de la consternation ? En somme, faut-il être noir pour s’offusquer des propos de Jean-Paul Guerlain ? Et les journalistes et personnalités "noirs" (Audrey Pulvar, Mokobé, Disiz) peuvent-ils être les seuls à crier au scandale ? Audrey Pulvar dénonçait à raison dans sa chronique sur France Inter, le lundi 18 octobre, l’absence de condamnation de la part de "grandes voix politiques, intellectuelles, artistiques".

Car le risque serait alors celui d’une "racialisation" de l’indignation, le mot "bougnoul" ne choquant plus que les Maghrébins, le mot "youpin" étant vécu comme une agression verbale par la seule communauté juive, etc. Chaque communauté serait condamnée à se défendre à partir de ses propres associations et de ses propres réseaux. A chacune son accès aux médias, à chacune sa capacité de pression sur les politiques, pour les faire sortir du silence...

Dans une société multiculturelle, l’"égalité" ne renvoie pas seulement à une notion socio-économique (la solidarité) ou juridique (un même accès aux droits). Elle touche également à l’équité dans le traitement des différences, notamment au niveau de la parole publique. Construire une société qui soit plus qu’une addition de solidarités communautaires exige donc de notre part la compréhension de l’autre.

Il faut alors sans doute rappeler que l’association du mot "nègre", né de l’exploitation coloniale et de l’accusation de fainéantise, est perçue comme inacceptable pour nos compatriotes dont les aïeux étaient soit esclaves, soit soumis au "travail forcé" ? Le 5 décembre 2001, un préfet, lors d’un conflit touchant l’ANPE de Guadeloupe, traitait les agents grévistes de "fainéants". Ces propos à l’encontre de salariés guadeloupéens avaient déjà été ressentis comme une marque de mépris raciste. Sans même que le mot "nègre" ait été utilisé.

Si Jean-Paul Guerlain a pu s’exprimer ainsi, c’est sans doute qu’il s’est imaginé une France à l’image de certains salons, une France monochrome ; c’est qu’il a oublié ces milliers de téléspectateurs des DOM ou d’origine africaine, parfois clients chez Guerlain, et ce jour-là, assis devant leur poste, avec leurs enfants... Et la colère pacifique de ces milliers de familles ne relève pas de l’autodéfense communautaire, mais bien du rappel que nous vivons ensemble, et que cela exige une attention de chaque instant portée les uns sur les autres.

S’il faut partager leur indignation, c’est donc en vertu du lien qui nous unit, né de la conviction que le respect de chacun ne dépend pas de sa capacité à se défendre soi-même, ou en s’appuyant sur les siens. Mais nous concerne tous.

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