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Pourquoi j’ai témoigné au procès d’Eric Zemmour
Pour Rue 89, le 20 janvier 2011

SOS Racisme m’a demandé de témoigner au « procès Zemmour », qui s’est achevé vendredi devant la 17e chambre du tribunal de Paris. Le Parquet a requis une condamnation pour « diffamation et incitation à la discrimination raciale ». Le verdict est attendu pour le 18 février prochain.

13 novembre 2008 : dans l’émission « Paris-Berlin » (Arte), Eric Zemmour affirme : « A la sacralisation des races de la période nazie a succédé la négation des races ». Ce qui, ajoute-t-il, est « tout aussi ridicule ». Rokhaya Diallo, présente sur le plateau, lui demande comme il peut dire cela. « ça se voit » répond-il. Il s’agirait donc de la couleur de peau ? « Evidemment, j’appartiens à la race blanche, vous appartenez à la race noire ».
Considérer l’épiderme pour classer les humains ne tient pour aucun scientifique. A yeux dits « bridés », peut correspondre un teint plutôt clair, en Chine, ou plutôt foncé, au Cambodge. A peau « foncée », peut correspondre cheveux dit « crépus » dans certaines partie de l’Afrique, ou cheveux lisses, en Inde, en Indonésie... Il y a donc déconnection des caractères morphologiques qui rend arbitraire le fait d’enfermer des gens dans des groupes en fonction de l’apparence. « ça se voit » dit Zemmour. Mais la taille aussi se voit : faudrait-il alors qu’il y ait deux races, celle des « grands », où seraient classés les Masaïs du Kenya et les Scandinaves, et celle des « petits », avec les Mayas, les Pygmées etc. Dire qu’il n’y a pas de races, n’est pas « ridicule » : c’est la vérité scientifique. Dire qu’il n’y a qu’une seule race, la race humaine, n’est donc pas un propos philanthrope ou humaniste : c’est la vérité scientifique.
L’avocat de Zemmour m’a objecté que j’utilisais moi-même le mot « noir » dans mes travaux. Mais Zemmour n’est pas accusé d’avoir utilisé le mot « noir », mais bien de l’avoir fait pour véhiculer un préjugé raciste. D’autre part, il faut affirmer qu’il est un cas où il est même légitime d’utiliser le mot de « race », précisément pour lutter contre le racisme. Car il faut bien qualifier le délit : « diffamation, discrimination et incitation à la haine raciale », précise la loi… Sartre évoquait, dans L’Orphée noire, « le Noir qui ramasse le mot de « nègre » qu’on lui a jeté comme une pierre » et qui « se revendique comme noir en face du blanc, dans la fierté. » Il ne saurait y avoir de confusion entre celui qui lance la pierre et celui qui la ramasse…

Car ceux pour qui la race existe, ne s’arrêtent jamais à un constat. Ils tentent de faire correspondre à chacun des groupes qu’ils ont établis des traits psychologiques ou des attitudes particulières. Eric Zemmour ne constitue pas une exception, qui affirme que « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes » (« Salut les Terriens », Canal +, 6 mars 2010). Quelle en est la preuve ? « C’est comme ça, c’est un fait » Trait constant de sa rhétorique, il entoure ses assertions les plus grossières d’un halo de bon sens populaire.
Et quand bien même pourrait-on établir une correspondance statistique entre la mélanine et le nombre de trafiquants, que cette mathématique n’en serait pas moins absurde. Comme de faire correspondre la taille et la propension au trafic. Si on établissait que les trafiquants sont pour la plupart des « grands », faudrait-il l’expliquer par la génétique, par la culture ? Et qui serait en charge de fixer la limite entre le « grand » et le petit » ? A quelle perception de clair ou de foncé établira-t-on que l’on est « noir » ou « blanc » ?
Il y avait en Afrique du sud, des tribunaux pour statuer ceux qui étaient « blancs » et ceux qui était « noirs ». C’était à l’époque de l’apartheid, et notre république ne fonctionne pas selon ces principes.

Bien au contraire, notre société s’est dotée de lois pour punir ces folies.
Parce que ces folies ont des conséquences.

Conséquences sur notre vie collective. S’il est vrai que la plupart des trafiquants sont noirs ou arabes, ne serait-il pas légitime que je protège mes enfants, s’ils sont « blancs », de ne pas fréquenter des petits camarades noirs et arabes.
Conséquences sur le groupe incriminé. Un adolescent se construit, selon l’effet Pygmalion, avec l’image que l’on a de lui, et il peine à progresser dans un contexte d’exemplarité négative. C’est dans les trafics, et pas dans la littérature, que les miens réussissent…
Conséquences, enfin, sur les pratiques et sur les politiques. Les employeurs discriminent ? « Ils ont le droit » C’est le deuxième propos incriminé de Eric Zemmour (France O, 6 mars). Les policiers contrôlent plus les Noirs et les Arabes ? Voilà justifiés les contrôles au facies ! Et si le juge a une doute sur la culpabilité d’un individu, qu’il se dise que de toute façon, la plupart des trafiquants sont noirs ou arabes… C’est toute notre société qui serait menacée, si je pouvais me dire, moi qui suis poitevin, que je peux bénéficier d’une impunité particulière, d’un laxisme particulier, parce que Eric Zemmour n’a jamais dit à la télévision que la plupart des trafiquants étaient poitevins…

La liberté d’expression ne peut pas être invoquée pour justifier l’expression libre des préjugés. Notre société – via les législateurs et la justice - a traqué les propos antisémites. Mais dans le même temps, nous nous sommes accoutumés à d’autres types de violences racistes, auxquelles sont confrontés certains autres de nos compatriotes.
Alors procédons par analogie : « La plupart des trafiquants sont juifs »
Il ne fait aucun doute que ce propos est antisémite, relève d’une diffamation raciale, et devrait être condamné.
« La plupart des trafiquants sont noirs ou arabes »
Y-a-t-il plus de doute que ce propos relève d’une diffamation raciale ?
.

Si la famille d’extrême droite se reconnaît dans les propos de Zemmour - ils sont encensés sur tous les sites communautaires se qualifiant de « français de souche » - la responsabilité de cet éditorialiste est d’avoir fait sortir ces thèses de leur ghetto idéologique. Car jamais au cours de l’histoire de la République une personne n’a disposé de moyens aussi considérables – via la première chaîne de télévision publique et la première radio française etc. - pour diffuser ce type de propos auprès de la population. Et il appartient à la justice de nous protéger collectivement, et notamment nos enfants, en les condamnant.

L’erreur de Eric Zemmour, et qui elle ne saurait être réglée par la justice, est d’insinuer une fracture au sein de la communauté nationale. En nous divisant - « Français » d’un côté, « Noirs et Arabes » de l’autre – il oublie que nous sommes tous français. Que nous sommes tous la France. Tout en prétendant défendre l’identité nationale, il introduit – et c’est un paradoxe -, une vision bien peu française de la nation. Remettant en cause l’héritage de Renan, pour qui la nation française ne pouvait être en aucun cas « ethnique ».
Se faisant, il défend une vision monolithe de la nation qui pourrait se retourner aisément contre lui-même. En s’adressant à Rokhaya Diallo, il regrettait que ses parents, sénégalais, ne lui ait pas donné un prénom français. Ignore t-il que pour d’autres Français, ni « Zemmour », ni même « Eric » - prénom germanique qui ne se répand en France que dans les années cinquante - ne sonnent suffisamment « français » ? Ignore-t-il qu’il y un risque à introduire une échelle de francité qui inviterait chaque Français à se mesurer à son voisin, comparant si ce n’est son ADN, du moins l’ancienneté de son appartenance à la France ? Ce risque serait de trouver toujours plus légitimement français que soi… Ignore t-il enfin qu’une partie des personnes qui se reconnaissent dans ce qu’il dit ne sont pas venus le défendre lors de son procès, non pas du fait de ses idées, mais du fait de ses origines ?

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