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Les intellectuels français en Libye plutôt qu’à Clichy
Pour Le Monde.fr, mardi 6 décembre 2011

L’éditorial de L’Express du 9 novembre signé Christophe Barbier rendait hommage à Bernard-Henri Lévy et à sa "geste libyenne", comparant son engagement à celui d’André Malraux lors de la guerre d’Espagne. Le philosophe français, par le rôle qu’il a eu dans la détermination de Nicolas Sarkozy à faire chuter le régime libyen, illustre cette articulation de l’intellectuel et du politique dans la défense d’un droit d’ingérence soutenu par l’action militaire.

BHL n’est pas le seul parmi les intellectuels français à s’engager pour des causes lointaines, mais il est le plus représentatif de ce que je qualifierais de dérive mondialiste de l’engagement.

Que l’on prenne par exemple les "combats" présentés sur le site de référence sur BHL : sur les trente-deux causes défendues, de la Bosnie à Kigali, trente-et-une sont internationales ! La seule cause française évoquée est la lutte contre le Front national.

Bernard-Henri Lévy n’est pas seul dans ce cas. On constate depuis quelques années à une raréfaction de la parole intellectuelle sur les causes strictement nationales, comme si celles-ci étaient discréditées à l’heure du village global.

Le 9 novembre, à Clichy-sous-Bois, l’association "Ac le feu" lançait un mouvement d’inscription des jeunes sur les listes électorales et dénonçait la situation des quartiers populaires. C’est en vain que l’on chercherait un intellectuel parmi les personnalités présentes ; seuls les artistes se sont alors mobilisés. Un jeune raconte à cette occasion comment les habitants de son immeuble ont mis en place un système de poulie pour remplacer l’ascenseur non réparé depuis des mois… Mais aucun intellectuel n’a tenté de contraindre le pouvoir politique de mener une guerre – ne fût-elle que d’un mois – contre la pauvreté. Le coût officiel de la guerre en Libye – 300 millions d’euros – aurait pourtant permis de réparer quelques ascenseurs, ou de stopper la tuberculose, qui a réapparu dans ces quartiers…

Le 1er novembre, c’est en vain que l’on chercherait quelques réactions d’intellectuels à la mort d’un bébé dans la rue, alors que sa mère venait d’accoucher sous une tente, tragédie révélant l’aggravation sociale dont des milliers de Français sans-abris sont les victimes…

Qu’on ne se trompe pas sur mon propos : il ne s’agit pas de contester le droit à se sentir concerné par le sort du plus lointain. C’est même une tradition enracinée dans notre histoire intellectuelle. Les Français n’ont jamais conçu leur pensée ou leur engagement dans les limites de leurs frontières nationales. Montesquieu a synthétisé cette originalité française : "Je suis homme avant d’être Français." Mais si Montesquieu, Rousseau ou Voltaire ne s’étaient intéressées qu’au royaume de Suède au détriment de la dénonciation des injustices de la société française, leur pensée n’aurait pas accouché de la Révolution sur laquelle se fonde encore notre nation. Et si un siècle plus tard, les intellectuels français ne s’étaient intéressés qu’à des causes internationales, le capitaine Dreyfus n’aurait pas trouvé en Zola – avec son "J’accuse" – son ardent défenseur.

Il ne s’agit donc pas de discréditer tout engagement extérieur mais de déplorer qu’il contribue à détourner l’attention pour le plus proche. Remarquons que cet intérêt pour le lointain – et c’est là un étonnant paradoxe – se fait à l’exclusion du lointain "français". Peu d’intellectuels français ont témoigné d’un quelconque intérêt pour les territoires français d’Amérique, du Pacifique ou de l’Océan indien, pourtant les plus pauvres de l’Union européenne. Aucun n’a eu l’idée d’entraîner à sa suite quelques médias pour parcourir les bidonvilles de Fort-de-France ou de Saint-Denis de la Réunion (représentant un trentième de la population, ils rassemblent un vingtième des zones urbaines sensibles…).

Qu’est-ce qui explique cette cécité à la souffrance vécue par nos concitoyens ?

La première raison tient au recul de la mixité sociale et territoriale : beaucoup de ces intellectuels vivent dans un milieu – et dans des quartiers – qui ne les mettent pas en contact avec les difficultés de la population française.

L’autre raison est historique et philosophique. La période coloniale a conduit à une interprétation externaliste de l’universel, partant d’un centre – siège de la civilisation – vers des marges à civiliser. Dans cette idéologie, la dimension imparfaite de la métropole d’où part la mission civilisatrice doit être gommée. On ne s’attache pas à traquer puis à corriger les imperfections de la société d’où part la Lumière… Aujourd’hui encore, lorsque l’on évoque le fait que l’universel n’est pas occidental, certains intellectuels continuent d’objecter le risque d’un relativisme des valeurs. Comme si faire de l’Occident la mesure du bien et du mal était la garantie du respect des droits humains, comme si la poussée du reste du monde devait conduire à l’obscurantisme.

Aujourd’hui, il faut oser dire que l’ingérence extérieure n’est pas pour une société – et pour ses institutions – la meilleure façon d’évoluer. La France serait-elle ce qu’elle est aujourd’hui si, au cours de notre Révolution, une puissance extérieure avait interrompu la Terreur au prétexte qu’elle était sanguinaire ou nous avait empêché de guillotiner Louis XVI afin de le conduire devant une cour pénale internationale ?
A ceux qui nous objecteront que les périodes ne sont pas les mêmes, nous répondrons que l’indépendance est constitutive de toute nation, aujourd’hui comme hier. La liberté et la démocratie doivent être des conquêtes et ne sauraient être des dons. Elles résultent de processus internes, de débats et de convulsions, et non de la volonté de puissances extérieures.

Mais si l’invocation de notre humanité commune ne doit pas servir de prétexte à l’ingérence – voire à la conquête –, la mise en avant de nos différences ne doit pas nous conduire au travers inverse, qui serait de se détourner de toute solidarité humaine. On peut ne pas adhérer au projet colonial et ne pas lui objecter, comme le fît Raymond Cartier en 1956, "la Corrèze avant le Zambèze", propos qui servit à discréditer toute aide au développement.

Car ce n’est d’un abandon de l’universel qu’il s’agit, mais de l’émergence d’un universel qui ne soit plus seulement pensé dans sa dimension extensive, mais comme souci d’approfondissement du lien humain, y compris au plus proche.

Il ne s’agit pas non plus d’un renoncement au rayonnement de la France, mais de la volonté de s’assurer que la Lumière brille déjà en son centre. Pour offrir au monde plus que des leçons de morale et la force des armes, mais l’exemplarité d’une société soucieuse de mettre en pratique sa propre devise.

Enfin, il ne s’agit pas d’un discrédit de tout engagement. Mais du rappel que s’il est tentant pour l’intellectuel, à l’heure de la société de la communication, de puiser sa reconnaissance au nombre des causes qu’il défend et à la médiatisation qu’elles suscitent, la valeur de son action ne saurait se mesurer à une quantité de gestes héroïques, mais à l’attention qu’il porte à chacune de ses rencontres. Et cette vision non comptable de l’engagement a ce mérite non négligeable de pouvoir être universalisable…

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