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Reconstruire l’école du vivre ensemble, un vain mot ?
Publié dans le Nouvel Observateur le 19 juin 2012

Il est question en ce début de nouveau mandat de la refondation d’une école mise à mal par la volonté d’économie des cinq dernières années. Mais au delà du problème des moyens – mille postes à créer dès la prochaine rentrée – c’est le contenu de cette école qui doit interroger. Qu’enseigner aux élèves ? Quelle formation pour ces nouveaux professeurs ? Reconstruire l’école, certes, mais doit-ont la reconstruire à l’identique ?

Le projet de l’école publique, depuis sa création, n’a jamais été seulement de transmettre des connaissances disciplinaires. Il n’est pas question aujourd’hui non plus d’une instruction publique, mais bien, comme le précise le nom du ministère, d’une éducation nationale, c’est-à-dire littéralement d’une éducation de la nation à la nation.

Si on ne parlait pas de « vivre-ensemble » sous la IIIe république et la IVe république, l’objectif était bien de créer un sentiment d’appartenance commune. C’est le sentiment de fraternité – troisième valeur de la devise - qui faisait l’objet de toute l’attention des maîtres.

Mais depuis cette époque, un doute s’est insinué sur la mission de notre école, né des critiques souvent justifiées sur l’enseignement d’une histoire comme « catéchisme » ou « mythe » national ». Il ne s’agirait plus aujourd’hui de « faire France », mais de transmettre l’esprit critique, porte d’accès à la connaissance objective… Qui s’en plaindra ? Pour autant, l’école peut-elle se désintéresser de ce que des milliers de jeunes nés en France, ayant fait toute leur scolarité en France, préfèrent (par adhésion ou provocation) se définir selon la nationalité étrangère de leurs parents (sénégalaise, algérienne etc.) plutôt que de se considérer comme français ?
La manière dont l’école peut nous apprendre aujourd’hui à vivre ensemble dans la République n’a pas fait l’objet d’une réflexion d’ensemble, débouchant sur une politique coordonnée entre les trois axes qu’elle met en jeu.

Les trois axes du vivre ensemble à l’école

Le premier axe est celui de la formation des enseignants. Le Cahier des charges de la Formation des Maîtres définit ainsi la sixième compétence du métier d’enseignant : « prendre en compte la diversité des élèves » (2010). Or, c’est la seule compétence à ne jamais avoir fait l’objet d’une réflexion autonome. Contradiction d’autant plus étonnante que cette compétence est la plus « nouvelle » dans l’évolution des exigences requises par l’institution. Former les enseignants à la diversité des élèves, des familles et des cultures, est un enjeu fort pour une Ecole en refondation.

Pour assurer cette formation, il faut des formateurs compétents.

Le second axe est donc celui de la recherche scientifique, qui doit permettre de comprendre notre identité collective en mutation permanente. Les sciences humaines et sociales ont à penser le temps du pluriel. L’absence de repères scientifiques précis dans ce domaine ouvre la voie à l’instrumentalisation politique croissante de nos différences. Instrumentalisation politique dont on appréhende le danger...

Le discours d’exclusion de l’autre n’est pas nouveau ; il exprime, de manière récurrente, la violence des tensions sociales et économiques. Il fut porté au XIXème siècle contre les classes « sales et dangereuses », ainsi que l’on qualifiait les classes « laborieuses ». Nous oublions qu’il fut appliqué en son temps à tous les minoritaires issus des immigrations : aux Polonais dans le Nord, aux Italiens dans le sud–est, les Espagnols dans le sud-ouest.

Créer le premier Laboratoire de Recherche français sur les questions de diversité doit être une priorité. Il est d’autant plus nécessaire de produire de l’expertise dans le domaine du vivre-ensemble que nos sociétés sont de plus en plus marquées par la pluri-culturalité.

L’école publique a longtemps été l’outil privilégié de la fabrique du citoyen français, par la construction d’une identité commune faite de récits collectifs et de symboles partagés. L’Ecole, puissant vecteur d’acculturation, est aujourd’hui confrontée à une demande croissante de pluralismes cultuels et culturels, dans un contexte scolaire où l’apport des minorités à l’identité nationale n’y est pas pensé ou pensé dans des catégories relevant plus du sens commun que de l’analyse adossée à des contenus scientifiques.

Le troisième axe est donc celui des programmes : il nous faut reconstruire un récit républicain qui fasse sens pour tous les citoyens, véritable creuset d’une nation qui intégrerait la diversité de ses héritages, de ses apports. Pour que l’histoire enseignée à l’école ne soit pas le seul résultat des pressions sociales issues des revendications mémorielles, c’est à une commission indépendante qu’il appartient de construire le consensus autour d’une histoire à partager. Le programme d’histoire a une spécificité. C’est lui qui depuis l’origine de notre école est en charge d’assurer que les élèves aient conscience d’appartenir à une même communauté.

Nicolas Sarkozy avait crée un grand ministère de l’identité nationale, qui avait abouti à diviser plutôt qu’à rassembler. Une démarche volontariste, bien que moins médiatisée, au sein de l’éducation nationale, aurait une efficacité plus certaine pour coordonner une politique destinée à bâtir les fondements d’une nation rassemblée.

L’école est fondamentalement un lieu politique. Aucune unité n’est jamais donnée d’avance. Reconstruire l’école du vivre-ensemble, c’est donc en faire le lieu où s’établira le lien social, fondateur du droit commun qui cohére les singularités multiples.

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