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Obama 2012 vs Obama 2008
Pour JOL Press, le 16 octobre

Deuxième débat présidentiel, mardi 16 octobre, non loin de New York, entre Mitt Romney et Barack Obama. Deux Amériques face à face, deux modèles de société... deux alternatives franches. Le point de vue de François Durpaire, spécialiste des États-Unis.

JOL Press  : Deuxième débat entre Barack Obama et Mitt Romney mardi 16 octobre, non loin de New York. C’est là que se joue cette course à la Maison Blanche ?

François Durpaire : L’importance des débats dans une élection présidentielle américaine est très variable. Remporter des débats, ce n’est pas toujours la garantie d’une victoire. En 2004, John Kerry avait remporté les trois débats face à George W. Bush et, pourtant, il a perdu l’élection.

Cette année, on a constaté un lien étroit entre les performances des deux candidats, lors de leur première confrontation il y a presque deux semaines, et les sondages. La victoire de Mitt Romney dans le débat de Denver coïncide avec le croisement des courbes des deux candidats dans les sondages réalisés au niveau national. Dans le détail, État par État, il y a une exception : l’Ohio, un État-clé où Barack Obama conserve une petite avance.

JOL Press : Ces débats sont donc déterminants dans la décision de vote des Américains ? Et les audiences sont élevées ?

François Durpaire : Effectivement, le premier débat présidentiel et le débat vice-présidentiel – entre Joe Biden et Paul Ryan – ont été très regardés. On a constaté des audiences jamais atteintes depuis les records de la présidentielle de 1980 entre Ronald Reagan et Jimmy Carter.

Maintenant, il faut nuancer… 95% des Américains sont aujourd’hui sûrs de leur vote – en raison, notamment, de la forte polarisation du débat à laquelle on assiste. Ce débat s’articule autour de questions clivantes comme le mariage gay, l’avortement, la place de l’État fédéral, la fiscalité, autant de problématiques sur lesquelles les électeurs ont le plus souvent une opinion tranchée, bien arrêtée. Ils sont pour ou ils sont contre, et, en fonction, votent républicain ou démocrate.

Seuls 3 ou 4% de l’électorat est indécis – « indépendant » disent les Américains, « centriste » dirions-nous en France – et ce sont ces électeurs qui feront pencher la balance en faveur de Mitt Romney ou de Barack Obama.

Les candidats le savent et, d’ailleurs, Mitt Romney, s’il a « recentré » son discours lors du premier débat, c’était clairement pour tenter de gagner des points chez ces indécis. Il ciblait clairement l’électorat centriste.

JOL Press : Où sont-ils ces indécis ? Les trouve-t-on équitablement répartis dans tous les États ?

François Durpaire : Non, absolument pas. Il y a des États où les jeux sont, traditionnellement, faits. Ce qui est intéressant pour prévoir ce qui pourrait se passer, c’est de regarder les États dits clés ou swing states. Par exemple, l’Ohio ou la Virginie sont très importants – et le vainqueur dans ces États a de grandes chances de passer les quatre prochaines années à la Maison Blanche.

JOL Press : Vous aviez imaginé que l’écart puisse être aussi serré entre les deux candidats à trois semaines de l’élection ? Qu’est-ce qui ne va pas chez Barack Obama ?

François Durpaire  : Juste avant la saison des conventions, on pouvait penser que Barack Obama serait très en avance. Il y a souvent une « surprise d’octobre » dans les élections présidentielles américaines et cela se traduit par un resserrement. Là, le resserrement est de forte ampleur.

Cette année, le débat est particulièrement polarisé. En 2008, Barack Obama avait fait campagne en se plaçant au-dessus de la mêlée, en Uniter. C’était la stratégie présidentielle qu’il a développée, bien avant de se lancer dans les primaires démocrates en 2007, lors de sa première apparition sur la scène publique à la convention démocrate de Boston en 2004 – celle qui avait investi John Kerry challenger de George W. Bush. Sa rhétorique consistait à marteler qu’il n’existe qu’une seule Amérique, One America.

JOL Press  : Aujourd’hui, cela ne marche plus ?

François Durpaire : Sa stratégie trans-partisane a échoué. Il a été contraint de gouverner sans les républicains qui, en particulier à partir de 2010, ont refusé toute offre de collaboration.

Dès lors, sa stratégie présidentielle est davantage « divider ». Dans de nombreux discours, il a parlé du « greatest choice » - le choix crucial entre deux Amériques, l’Amérique progressiste contre l’Amérique conservatrice. Barack Obama s’efforce de mobiliser avant tout le camp progressiste. Il est contraint de repolariser le débat politique et présidentiel.

Cela s’est manifesté, notamment, à travers la quantité de clips négatifs qu’il a produits, surtout en début de campagne, contre Mitt Romney.

JOL Press  : Pourtant, en tant que président sortant, on s’attendrait davantage à une posture présidentielle, garant de l’unité…

François Durpaire  : Il ne peut plus se présenter comme « uniter », comme il l’a fait en 2008. Le Obama 2008, dans la prolongation du discours de Boston en 2004 était celui qui entendant réunir une seule Amérique, au delà des différences partisanes ou des communautés ethniques et culturelles. Désormais, il ne peut l’emporter qu’en divisant. S’il n’est pas « divider », s’il ne campe pas sur des positions tranchées par rapport à son adversaire, il ne mobilisera pas suffisamment son camp – qui lui en veut, tout de même, de ne pas être parvenu à sortir de la crise.

En cela, Le Obama 2012 a la stratégie inverse du Obama 2008. Une seule Amérique en 2008, et le choix entre deux Amériques en 2012. C’est ce qu’il a dit lors de son discours à la convention démocrate : il y a un choix à faire entre le progressisme et le conservatisme. Il a parlé de "greatest choice" (le plus grand choix).

De plus, s’il ne divise pas, l’électorat indépendant, indécis, modéré ne risque pas d’être effrayé par la perspective du retour de deux républicains à la Maison Blanche. Mitt Romney avait été très habile en recentrant son discours lors du débat de Denver. Paul Ryan, pourtant issu de la droite du parti républicain, a été – relativement – encore plus habile face à Joe Biden et ne peut que plus difficilement servir de repoussoir pour les électeurs modérés.

JOL Press : Le débat de New York prévoit, précisément, que les deux candidats répondent aux questions d’électeurs indécis présents dans la salle. Selon vous, cela avantage qui ?

François Durpaire : Ce format, c’est le Town Hall meeting. Il se dit que cela avantagerait davantage Barack Obama. Ce n’est pas certain. Et puis, si Mitt Romney s’en sort bien, cela rendra sa performance encore plus impressionnante.

JOL Press : L’Amérique de Mitt Romney serait très différente de celle de Barack Obama ?

François Durpaire : Mitt Romney prévoit 896 milliards de dollars d’économie qui se traduiront pour l’essentiel par une diminution des dépenses sociales. En période de crise, cela peut avoir des effets considérables…

En matière de politique étrangère, les différences devraient être moins nettes. Le tournant post-Américain est déjà engagé à travers le monde et imaginer un retour aux modes d’intervention de George W. Bush, comme peut le prôner Mitt Romney, est illusoire.

JOL Press  : Que doit faire, selon vous, Barack Obama pour remporter un second mandat ?

François Durpaire : Il doit revenir sur sa stratégie de base. Il doit gagner en le disant, en disant pourquoi il doit gagner, en quoi son Amérique est différente de celle de son adversaire.

En septembre, il avait 18 points d’avance sur Mitt Romney chez les femmes. Aujourd’hui, le gender gap est réduit à presque rien, les deux candidats sont au coude à coude chez les femmes. Barack Obama doit, sans attendre, recreuser l’écart chez les électrices. Pour cela, il doit leur rappeler que les républicains veulent, par exemple, revenir sur le droit à l’avortement et propose même un amendement à la constitution interdisant l’avortement. Barack Obama doit le rappeler, d’urgence.

JOL Press  : Comment expliquez-vous que les Français s’intéressent à l’élection américaine comme à aucune autre élection étrangère ?

François Durpaire  : Même dans un monde post-américain, les États-Unis restent la première puissance au monde.

Ensuite, nos deux sociétés sont les deux sœurs jumelles du mouvement des Lumières. La relation entre les États-Unis et la France est extrêmement particulière et complexe, pleine d’incompréhensions et de préjugés.

En même temps, nous sommes sans doute les deux pays occidentaux les plus proches, issus des révolutions atlantiques, les deux seuls aussi qui ne se sont jamais fait la guerre.

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