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L’historien à l’ère de WikiLeaks. De la tyrannie du secret au fanatisme de la transparence
Pour le bulletin du centre RENOUVIN n°36, novembre 2012

L’ère du numérique offre à l’historien de nouvelles opportunités [1]. Les atouts ne sont pas seulement pour le contemporanéiste, mais valent pour le moderniste ou le médiéviste. L’accès aux archives est pour tous facilité, permettant notamment la consultation à distance. L’initiative pour des archives ouvertes (Open Archives Initiative) facilite l’échange et la valorisation des archives.

Mais elle est aussi à l’origine de nouveaux défis. Le principal d’entre eux est l’arrivée de WikiLeaks, qui est le premier site à diffuser des archives dans le temps même où se produisent les événements, offrant une matière inédite à l’historien. Cette ouverture est dans ce cas involontaire, puisqu’il s’agit d’archives secrètes volées aux différents États.

WikiLeaks remet en cause les habitudes acquises ; il renouvelle profondément le métier d’historien et permet sur bien des points de le clarifier. Mais alors que beaucoup d’articles se sont intéressés à ce que change WikiLeaks pour le journaliste, la bibliographie est très mince, voire inexistante, sur ce que cela entraîne pour l’historien.

Alors qu’auparavant l’historien choisissait les fonds d’archives dont il sollicitait l’ouverture, avec du recul par rapport aux faits, il n’est plus besoin désormais d’autorisation de consultation. Choisir un « carton » plutôt qu’un autre impliquait de la part de l’historien l’élaboration d’une hypothèse de recherche. Aujourd’hui, il découvre l’archive sans l’avoir anticipée intellectuellement, sans avoir inscrit cette ouverture dans le cadre d’un travail qu’il aurait délibérément décidé de conduire.

Bien que précédemment l’historien jouissait du privilège d’être le premier à avoir accès au secret – il avait la fonction de décrypter ce secret, afin de l’offrir à la compréhension du public – désormais l’archive arrive devant l’opinion publique sans le filtre de l’historien. L’historien derrière son ordinateur découvre l’archive en même temps que le quidam.

Le cœur du métier d’historien s’inscrit dans l’étymologie (« historia » signifie « enquête », « ce qu’on connaît par la recherche ») : il s’agit de traquer le secret, de découvrir ce qui est caché, pour dévoiler la vérité. Cette mission le conduit à se définir par rapport à l’autorité politique. Machiavel, Clausewitz, Talleyrand ont tous expliqué que l’opacité était nécessaire à la conduite du gouvernement. Qui détient le secret détient le pouvoir.

Ce fait explique que pendant de nombreuses années – des clercs de la basilique de Saint-Denis aux régimes totalitaires – celui qui racontait le passé ne pouvait être que l’historien « officiel », celui qui avait accès au secret du prince devait en contrepartie le servir. L’émancipation de l’historien s’est faite dans un contexte de démocratisation. Au XIXe siècle, l’historien n’a alors plus la mission de fonder le récit de quelques puissants, mais celui de l’ensemble de la nation. Dans ce contexte, son travail le conduit à arracher les secrets à l’autorité, quitte à remettre en cause sa puissance au profit du plus grand nombre : c’est la conséquence civique, assumée ou non, de sa démarche scientifique.

Pour tuer le roi, il suffit de dévoiler ses secrets. Que l’on pense aux révolutionnaires de 1917, dont la première décision fut de rendre publiques les archives secrètes de la diplomatie du tsar. Que l’on pense à l’affaire du Watergate où l’éventement du secret aboutit à la démission d’un président américain... En livrant les secrets d’État à la connaissance de tous, WikiLeaks serait le stade ultime de cette démocratie de la transparence… L’historien, dans son travail d’élaboration de procédures d’établissement de la vérité, voit-il sa tâche facilitée ? Au contraire, n’est-il pas conduit à une vigilance accrue, tant dans sa recherche scientifique que dans les missions civiques qu’il peut ou non assumer ?

L’éventement des secrets d’État, une victoire pour l’historien-citoyen ?
Timothy Garton Ash, professeur à Stanford, écrit de WikiLeaks qu’il convie l’historien au « banquet des secrets » : « C’est le rêve de l’historien. Et le cauchemar du diplomate » [2]. On peut chronologiquement distinguer trois périodes dans le rapport entre le secret d’État et l’historien. Ce sont les guerres qui marquent les tournants de cette histoire. Les États combattant alors pour leur survie, la question du contrôle de l’information apparaît à cette occasion comme cruciale.

Le temps de l’État censeur

La première période est marquée par le contrôle strict du secret de la part de l’État, privant le citoyen de l’information par le biais de la censure. C’est le « bourrage de crâne » que dénonce l’historien Jules Isaac pendant la Première Guerre mondiale. La France en guerre s’assure que la nouvelle de la dégradation du moral des troupes ne parvient pas à l’arrière. L’historien, dans ce contexte, n’a d’autre choix que de dénoncer les menaces que le secret fait peser sur la démocratie, et d’attendre les délais d’ouverture des archives – trente ans, voire cinquante ans – pour informer l’opinion. Tenir l’opinion à l’écart de la connaissance est une manière de désamorcer ses possibilités d’action sur son temps. Maintenir le secret, c’est éviter la remise en cause collective des décisions de ceux qui exercent le pouvoir.

Le temps de l’info-guerre

La deuxième période est contemporaine de la première guerre du Golfe (1991), premier conflit à être diffusé instantanément à la télévision (sur CNN). L’armée américaine décide de livrer des informations, alors qu’il ne lui est plus possible de ne pas rien communiquer des faits. Mais la notion de « guerre en direct » a ses limites. Paradoxalement, les journalistes et photographes ne bénéficient pas de la même liberté que pendant la guerre du Vietnam. Ils sont autorisés à se rendre sur place mais sont maintenus sous escorte militaire (les journalistes « embarqués »). Plutôt que d’entrer en conflit avec les médias, l’armée américaine délivre des informations qui forgent l’opinion publique dans le sens souhaité : l’idée de guerre propre, notamment, est illustrée par des images verdâtres (tournées de nuit lors des bombardements de Bagdad) donnant l’impression d’un triomphe de la technologie capable de réduire toute perte humaine « collatérale ». On passe de l’ère du secret à celle de la vérité arrangée. Les seules images de destruction diffusées sont celles d’avions alliés envoyant, au centimètre près, des missiles sur un objectif dit « stratégique » [3]. La transparence est dans ce contexte une arme de communication. Elle donne l’illusion d’un citoyen qui « grâce aux satellites, aux avions espions ou furtifs, saurait tout » [4]. On peut considérer que le président Reagan fut le père de cette « diplomatie médiatique ». Lors de l’invasion de Grenade, et pendant la campagne de 1984, Reagan est omniprésent sur le plan de la communication, et abreuve les médias d’images personnelles sans contenu politique (mariage de sa fille, etc.), ceci afin de mettre un voile sur les secrets de l’exécutif. Si ce n’est pas le premier à agir de la sorte, c’est lui qui systématise l’utilisation de la transparence du domaine privé pour renforcer l’opacité de l’action publique. Cette stratégie participe de l’attribution au président républicain du nom de Teflon President.

Numérique vs. Secret

La troisième période introduit une nouvelle relation entre l’État, l’historien et les opinions. Avec WikiLeaks, l’État se fait pirater son document. C’est le Crowd Sourcing : la source vient de la foule. Julian Assange, le père de cette « agence de presse du peuple », est présenté dans ce contexte comme le héros de la nouvelle société de l’information, le Robin des Bois des temps modernes, volant les secrets des puissants pour faire émerger une démocratie globale faite d’égalité devant la connaissance. Par exemple, la révélation de l’espionnage dont font l’objet les fonctionnaires des Nations unies par les services américains témoigne du fait que WikiLeaks entend faire de la transparence une arme pour les droits individuels. Les fuites ont existé à toutes les époques, mais l’usage des nouvelles technologies permet de faire de cette divulgation un phénomène de masse.

WikiLeaks serait ainsi un élément de contrôle sur les décideurs. En démocratie, tout pouvoir nécessite son contre-pouvoir. Julian Assange explique vouloir y ajouter une dimension éthique : « La première victime de la guerre c’est la vérité, les atteintes à la vérité commencent avant la guerre et se poursuivent après la guerre » [5].

Mais cette inondation de documents secrets impose à l’historien de nouvelles obligations. Dans la période antérieure, l’historien participait à la formation du citoyen en lui permettant de mettre en perspective les faits présents par la connaissance du passé. Aujourd’hui, l’historien, en décryptant le document touchant des faits présents, permet au citoyen de comprendre la période sur laquelle il peut agir.

Une légitimation de l’historien du Temps présent

Une simple répartition des temporalités semblait distinguer les métiers d’historien et de journaliste : l’historien était comparé à un journaliste du passé, quand le journaliste était comparé à un historien du présent. Le journaliste rendait compte des discours officiels ou des négociations entre États. L’historien, trente ans plus tard, nous expliquait la manière dont s’étaient préparés ces discours, et mettait en lumière les motivations profondes, les enjeux cachés. L’historien nous permettait de comprendre « 1960 » en 2012, n’ayant jamais accès à la source instantanément…

L’histoire du temps présent a fait l’objet de nombreuses critiques, se fondant sur l’idée qu’on ne pouvait faire l’histoire d’une période qu’après un délai suffisant. Du fait du temps nécessaire pour avoir accès au secret. Temps mis à profit pour voir s’apaiser les passions, et garantissant plus d’impartialité dans le traitement des faits.

Ces arguments sont devenus caducs. Au contraire, WikiLeaks rend d’autant plus nécessaire l’implication des historiens pour traiter des sources accessibles dans l’immédiateté des faits. L’intérêt est également de pouvoir comparer ses archives avec des témoignages. Dans la situation antérieure, on risquait de perdre le témoignage direct, disparu ou altéré avec le temps. En outre, l’objectivité est une discipline que l’on peut s’imposer au présent. Le « bon » historien peut se contraindre à ne pas céder au tumulte des émotions.

Est-ce la méthodologie qui distingue alors l’historien du journaliste ? La formation proposée dans les écoles de journalisme nous dit l’inverse : le journaliste, comme l’historien, a appris à extraire les faits, à les recouper, puis à les contextualiser.

À partir de 2010, les révélations de WikiLeaks sont relayées par de grands quotidiens nationaux, comme le New York Times, The Guardian et Der Spiegel, puis Le Monde. C’est l’occasion pour les journalistes de préciser leur identité professionnelle en contraste avec celle des hackers : ce sont « des intermédiaires qui ont besoin de nous. Notre rôle est d’expertiser, d’analyser, de décrypter, de décortiquer », explique Sylvie Kauffman, chef de la rédaction du Monde.

Ce qui distingue les deux professions – s’il ne s’agit ni de la méthodologie ni de la déontologie – est à chercher du côté des conditions d’exercice du métier. Un journaliste ne peut pas, en quelques heures, analyser plusieurs centaines d’archives avec la précision de l’historien, qui peut consacrer plusieurs mois à une seule archive. Le luxe de la durée est au cœur de toute procédure d’accès à la vérité. Dans l’urgence, il n’est pas question de laisser la place à une trop grande complexité.

Paradoxalement, ce qui distingue l’historien du journaliste n’est pas le rapport au passé – la distance avec la période étudiée permettrait le recul nécessaire à l’analyse – mais bien dans son rapport au futur : quand l’actualité doit être rendue à chaud, l’historien peut différer la remise de son analyse. L’historien dispose d’un temps entre le moment où il prend contact avec la source et le moment où il peut restituer son décryptage, quand le journaliste doit rendre ses analyses quotidiennement. Ne pas imposer un rythme plus soutenu à l’historien – en l’acculant à des contraintes de rédaction plus dense – conditionne la survie de son identité professionnelle.

Le journaliste fait varier son attention au gré des événements du monde, quand l’historien maintient pendant des années son attention sur une région qui peut sembler secondaire. Car l’historien n’a pas à répondre à l’attente d’un public. Il est centré sur sa recherche, partagée au sein d’un laboratoire universitaire. Alors que le journaliste choisit, parmi les milliers de documents secrets, celui qui éclaire l’intérêt du moment, l’historien peut s’intéresser à tous les points du monde, sans hiérarchisation imposée de l’extérieur. L’historien français peut se « dénationaliser », quand le journaliste français devra s’intéresser en priorité à ce qui intéresse le public français. Le désintérêt de l’historien à l’égard de l’audience que recueillera son article, voire son autisme pour tout autre chose que son propre sujet – couramment stigmatisé comme « enfermement du savant dans sa tour d’ivoire » – est précisément une condition de sa scientificité, dans la mesure où il garantit l’indépendance de sa démarche.

C’est pourquoi le journaliste informe et fait connaître, quand l’historien a l’ambition de faire comprendre. En établissant des liens, en articulant les temps et les lieux pour les mettre en perspective, il rend le présent intelligible à ses contemporains. En cela, il est agent d’une meilleure démocratie, participant à la formation d’une communauté de citoyens avertis et capables d’agir.

La levée du secret et ses enjeux

L’historien en plus de devoir décrypter la source doit également comprendre l’ensemble du processus qui conduit à y avoir accès. La maîtrise n’est plus entre les mains de celui qui détient le secret ni même de celui qui le reçoit, mais de celui qui le pirate. C’est lui qui a la vision la plus totale du processus : il sait qui, quand et ce qu’il a piraté. Il sait aussi à qui il destine le secret et pourquoi il le fait.

Et si le secret n’avait jamais existé…

Le 8 janvier 1918, le président Woodrow Wilson appelait à « une diplomatie franche et transparente », premier des Quatorze points sur lesquels devait se fonder le monde nouveau. Mais la diplomatie peut-elle survivre à la levée de tous ses secrets ? Certains assimilent même WikiLeaks à un « 11 septembre diplomatique ». Le terme de raison d’État pour justifier le secret indique littéralement qu’il y a bien une raison au secret, celle de la sûreté d’un État qui, en démocratie, coïncide avec la sûreté collective.

WikiLeaks, derrière la mise en difficulté des chancelleries, risquerait, en publiant leur nom, la vie de nombreux collaborateurs locaux des pays occidentaux, notamment en Afghanistan. Le Pentagone affirme que la démarche de transparence absolue est génératrice de désordre, voire de conflits. À l’inverse, les hackers de WikiLeaks proclament qu’il s’agit de créer les conditions d’un monde sans guerre.

C’est une question difficile à trancher pour ce que les historiens anglo-saxons désignent sous le terme d’histoire alternative (Alternate History) : si le secret n’avait pas accompagné l’histoire du monde, y aurait-il eu plus de guerres évitées ou plus de paix compromises ? Pour le philosophe slovène Slavoj Zizek, WikiLeaks menacerait l’existence même de l’espace public [6].

L’histoire compte en tout cas des exemples où l’opacité fut synonyme d’intérêt général. La rencontre secrète entre Alvaro Cunhal, dirigeant du parti communiste portugais, et Ernesto Melo Antunes, un des responsables du coup d’État contre le régime de Salazar en 1974, a permis de rapprocher les points de vue, alors que les deux responsables étaient publiquement en désaccord. Sans cette possibilité de compromis secret, le pays aurait peut-être risqué la guerre civile.

Des militants de l’anti-secret eux-mêmes très secrets…

Le fonctionnement de WikiLeaks permet de relever une contradiction. Le site divulgue, de manière non identifiable, des documents secrets pour en assurer la diffusion planétaire. L’anonymat des sources (Anonymous Sources) est au centre du dispositif. Le système est conçu de telle sorte que les lanceurs d’alerte sont anonymes. On ne sait pas d’où vient l’information, ceci afin de les protéger. Étonnant paradoxe : destructeur du secret d’État, WikiLeaks fonde sa propre identité sur le secret.

L’ère WikiLeaks n’inaugure pas la fin du secret, mais le déplacement du secret de l’objet – le document diplomatique désormais à la portée de tous – vers la source émettrice : qui rend public ? Quels documents choisit-il de diffuser et pourquoi ?

Julian Assange reconnaît lui-même que les « guerriers de la transparence », qui n’ont pas d’adresse publique et décryptent les sources dans des lieux tenus secrets, ont à apprendre de la manière dont les espions se protègent. À défaut de connaître l’identité des trois catégories d’acteurs de WikiLeaks – les fuiteurs, les hackers, et les financeurs –, l’historien se doit de connaître les intentions qui président à leur démarche.

WikiLeaks se présente comme un groupe issu de la contre-culture, une alternative à la presse traditionnelle, hostile à la guerre et au capitalisme. Le terme d’hacktivistes – contraction de hackers et d’activistes – rend compte du caractère idéologique de leurs motivations. Ces cybermilitants affirment vouloir faire cesser les conduites immorales pendant la guerre. Bradley Manning, le soldat qui risque 52 ans de prison pour avoir fait fuité la vidéo d’un « meurtre collatéral », est désigné par Julian Assange comme le « plus important prisonnier politique aux États-Unis ». Julian Assange théorise la levée du secret comme moteur d’une histoire allant dans le sens de la démocratie globale. Il estime par exemple que WikiLeaks a joué un rôle dans la révolution égyptienne, non pas au sens où la torture du régime égyptien est mise en lumière auprès de l’opinion publique, mais au sens où le fait d’éventer les secrets du régime de Moubarak aurait conduit les États-Unis à lâcher leur allié.

Transparence = connaissance ?

Si l’obstacle à la connaissance émanait principalement des dissimulations étatiques, l’historien est aujourd’hui également confronté au scepticisme majoritaire des opinions : l’assassinat de JFK, les Américains sur la Lune, le 11 septembre, la mort de Ben Laden… Dans les sociétés démocratiques contemporaines, la rétention d’information a fait place au rejet de toute information. Tous les arguments sont bons – même les plus saugrenus – pour contester les vérités « officielles », d’autant moins crédibles qu’elles émanent d’une autorité (l’autorité scientifique n’étant pas plus respectée que celles du gouvernement ou des médias). À l’heure où tout est tenu pour faux, où seul l’avis du « gentil citoyen » aurait une légitimité, émerge un populisme de la transparence, fondé sur le postulat d’une conspiration cachée derrière tous les événements du monde.

Cet absolutisme de la transparence ne va pas dans le sens d’une meilleure connaissance. En effet, cette dernière exige une acceptation de la complexité, plus proche du clair-obscur que de la transparence absolue. Dans cette idéologie, le citoyen ne saurait avoir accès à la vérité. La levée du secret est suspecte. La révélation procède forcément d’une manipulation. Ironie de l’histoire : WikiLeaks, apôtre de la transparence, est elle-même victime de ce fanatisme de la transparence et n’échappe pas à la théorie du complot. Les fuites seraient voulues et orchestrées par les services secrets américains. L’objectif de cette manipulation serait de faire pression sur certains régimes. Ainsi s’expliquerait, selon les conspirationnistes, la révolution de Jasmin en Tunisie qui a suivi de quelques semaines la révélation de télégrammes sur le régime de Ben Ali…

Les fondements d’une nouvelle déontologie

L’historien au défi du global : une remise en cause de l’hyperspécialisation territoriale

La globalisation, qui met en lien les différents points de la planète, fait évoluer le métier de l’historien. Il n’était pas besoin, pour comprendre et décrire la vie du paysan français au XIVe siècle, de connaître celle du paysan birman. Aujourd’hui, chaque événement, chaque mode de vie, chaque prise de décision, est à comprendre dans un jeu d’interrelations mondialisées.

L’histoire nationale est née de la nécessité de légitimer la nation, chacune se pensant alors au centre de la civilisation. Désormais, tous les points du monde semblent s’imposer à celui qui veut comprendre les sociétés contemporaines. La Global History émerge de l’idée que l’on ne peut plus être historien d’une région sans l’être aussi du reste du monde (« The Rest »). Comment faire l’histoire de la France contemporaine sans connaître l’ensemble de ses partenaires européens, avec lesquels elle construit une entité commune depuis un demi-siècle ? Comment faire l’histoire des États-Unis sans faire sa place aux rivalités que la Chine leur impose ou aux flux d’immigration hispanique qui remodèlent leur culture ?

La capacité à pirater les secrets de certaines diplomaties (États-Unis, Europe, etc.) et pas d’autres (Chine, Corée du Nord, etc.) peut fausser notre compréhension globale du monde. Comprendre les relations internationales implique de maîtriser cette cartographie du secret et de l’accès à l’information, pour tenter de combler les vides de ce qui nous reste caché.

Jusqu’à récemment, l’hyperspécialisation territoriale était un gage de sérieux, comme une condition de scientificité. Désormais, la globalité impose à l’historien de redevenir l’honnête homme curieux du tout monde. Réassumer l’humanité de la science humaine, ce n’est pas renier l’exigence de précision : au contraire, connaître la relation entre deux entités est devenu aussi important que de connaître chacune d’entre elles. Les historiens d’hier devaient avoir appris le latin et le grec, au fondement de la civilisation européenne. L’historien d’aujourd’hui doit maîtriser plusieurs langues vivantes, à la fois pour croiser une pluralité de sources, mais pour échanger avec la communauté globale des historiens.

L’historien au défi de l’instantanéité : un défi quantitatif et qualitatif

La surabondance des documents qui arrivent sans intermédiaire (sans le travail de classement qu’opérait auparavant l’archiviste), crée un nivellement qui implique de la part de l’historien un énorme travail de hiérarchisation. Le défi est donc d’abord quantitatif. Il s’agit de trier la profusion des archives de différents types et la multitude d’images.

Le défi est aussi qualitatif. Désamorcer les possibilités de manipulation implique un travail de compréhension de l’origine de la source. Au sujet de la prise d’otage au ministère de l’Éducation supérieure à Bagdad, en novembre 2006, les mémos livrés par WikiLeaks indiquent qu’elle serait le fait de terroristes déguisés en policiers. Mais si l’armée américaine se trompe, le fait d’éventer ses secrets n’est pas une voie d’accès directe à la vérité. Une erreur d’interprétation, qu’elle reste dissimulée ou soit rendue publique, demeure une erreur d’interprétation. Si l’on recoupe les différents témoignages, notamment celui d’Ali Kamal, chef des services secrets irakiens, qui s’exprime dans la presse plusieurs mois après les faits, il apparaît que cette prise d’otages résulterait d’un règlement de comptes entre deux partis de gouvernement.

L’historien doit faire l’histoire à partir des sources fournies par WikiLeaks – mais il doit aussi faire l’histoire de la source. Le secret ne porte plus tant sur la source que sur l’émetteur de la source. Or, si l’on connaissait l’intention de celui qui nous privait de l’information – préserver la sûreté de l’État –, il est plus difficile de percer à jour les motivations de celui qui nous la fournit. La vigilance de l’historien doit être accentuée, du fait de l’apparente « bonne intention » de celui qu’il pourrait aisément considérer comme un allié naturel dans sa quête légitime de vérité.

L’historien au défi de la technologie : vers la data histoire

Le journalisme de données (data journalism) désigne un journalisme adapté à ce nouveau temps, qui implique de prendre en compte la masse et la complexité des nouvelles données (data mining). L’historien doit également s’adapter à la libération de ces données ; pour le moment, leur formation universitaire ne les prépare pas à ce tournant de leur métier. Comprendre la technologie numérique est notamment indispensable. Auparavant, les archives étaient classées au moment de leur conservation. La hiérarchie entre ces sources était établie par l’historien, qui avec le recul du temps était à même de déterminer l’archive qui expliquait les évolutions futures. Aujourd’hui, la quantité et la volatilité de certaines données (notamment numériques) posent la question même de leur conservation. L’historien doit être impliqué dans la détermination des sources à conserver, devant anticiper sur leur importance potentielle pour la compréhension des faits à venir (par définition inconnus, ce qui rend sa tâche d’autant plus ardue).

L’historien ne découvre pas les enjeux posés par les nouvelles technologies à l’occasion de WikiLeaks. Jean-Philippe Genet et Andrea Zorzi rappellent à juste titre que les historiens ont été particulièrement actifs dans la constitution de bases de données et dans l’exploitation statistique des banques de données [7]. Mais WikiLeaks introduit de nouveaux défis. Charles Arthur explique qu’Amazon a expulsé les contenus de WikiLeaks hébergés par ses serveurs. La promesse d’« informatique dans les nuages » (cloud computing), pour ce qui est de sa partie commerciale, ne résisterait pas aux pressions des autorités politiques. Mais dans le même temps, les télégrammes continuent à circuler grâce aux systèmes de partage de fichier (comme BitTorrent). La technologie aurait donc le dernier mot par rapport au politique, du moins dans les régimes où internet est autorisé [8]. L’historien doit également relever le défi de l’analyse. WikiLeaks, comme toute base de données, peut constituer en elle-même un facteur d’opacité sans les interprétations qui l’accompagnent. Tout apport technique induit un défi intellectuel, en ce qu’il exige la mise en perspective nécessaire à la compréhension des données nouvelles. WikiLeaks ne fait que rendre plus impérieux au soutien des travaux déjà engagés en termes d’analyse numérique des données et la multiplication des cursus destinés à former les jeunes historiens aux méthodologies nouvelles. Le PIREH (Pôle Informatique de Recherche et d’Enseignement en Histoire), né dans le cadre de l’UFR d’Histoire de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, avec la création d’un enseignement « informatique et histoire », fait figure de pionnier dans l’espace francophone.

L’historien au défi des nouveaux contre-pouvoirs : la démocratie électronique

La rupture des secrets d’État s’inscrit dans une démocratie électronique émergeante, qui se fonde sur de nouveaux contre-pouvoirs : cyber-surveillance sur les élus, capacité de mobilisation via les réseaux sociaux comme on a pu le voir avec le mouvement Occupy Wall Street. Certains évoquent la notion d’équilibre des pouvoirs par l’électronique « Electronic Checks and Balances » [9].

La transparence et le secret réinterrogent nos démocraties. Aux États-Unis, la question est de savoir si la liberté d’expression et d’information, protégée par le premier amendement à la Constitution, protège la publication d’informations véridiques, mais obtenue de manière illégale. Les défenseurs de la liberté d’expression s’appuient sur l’arrêt Bartnicki V. Vopper de 2001, par lequel la Cour suprême a interdit au nom du premier amendement de tenir un procès suite à la diffusion d’une information juste mais obtenue de manière frauduleuse. À l’inverse, le département d’État, de la Justice et de la Défense se réfère à une section de l’Espionage Act de 1917, qui prévoit une peine de prison de dix ans pour toute personne « possédant, sans autorisation, (…) tout document (…) ou information ayant trait à la défense nationale » [10].

Souleiman Bencheikh rappelle l’enjeu pour un historien, « rat de bibliothèque » devenu « as de l’Internet » :

« Depuis plus d’un siècle, avec l’avènement de la révolution industrielle, l’Histoire s’accélère. Aujourd’hui, l’historien lui-même, pourtant adepte d’un recul analytique forcément salvateur, est pris dans la spirale, avec le risque de se voir dépossédé de son pouvoir, celui d’écrire notre Histoire » [11].

L’historien peut relever ce défi apparemment antinomique, à la fois technologique et humain : les évolutions de notre temps lui imposent de la précision dans l’acquisition de compétences scientifiques – notamment dans le domaine du numérique – mais également de s’ancrer dans une culture généraliste, fondée sur un humanisme embrassant la globalité du monde.

Vers une société du secret impossible

Si la société contemporaine menace le secret des États, elle compromet également l’intimité des individus. Ne craignant pas la contradiction, Julian Assange – défenseur de la transparence pour les actions publiques – s’en prend à Facebook comme une atteinte au droit au secret pour les personnes privées. Le réseau social serait la plus « épouvantable machine d’espionnage qui ait jamais été inventée ». Selon lui, le réseau social est la base de données la plus complète du monde sur les gens, leurs relations, leurs noms, leurs adresses, leurs proches, leurs communications les uns avec les autres. Julian Assange s’inquiète de la possibilité pour les services de renseignements, notamment américains, de faire pression sur Facebook pour obtenir ces informations. Jusqu’à maintenant, cette mine de données personnelles intéressait d’abord les annonceurs soucieux de cibler au mieux leur publicité. Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, invoque un changement de norme sociale pour justifier la mise en place de règles de confidentialité plus souples. Des informations personnelles autrefois à accès restreint sont désormais consultables par un très grand nombre d’internautes. Les internautes seraient ainsi plus ouverts au partage de leurs données et moins soucieux de protéger leur vie privée [12].

L’historien ne saurait ignorer les enjeux posés par la disparition – totale ou partielle – du secret dans la vie des États et des individus. Cette évolution lui confère de nouvelles responsabilités, dans les deux fonctions sociales qui lui sont associées :

comme chercheur, il a à répondre au défi de l’instantanéité, qui lui fait perdre son statut d’intermédiaire entre la source et l’opinion. L’historien ne peut le reconquérir qu’en rappelant que l’esprit critique ne saurait consister en un doute absolu mais en la réaffirmation de procédures rationnelles pour discerner le vrai du faux.

comme enseignant, il doit prendre une place centrale dans l’éducation à l’information, en aidant ses élèves ou ses étudiants à comprendre qui produit l’information et en fonction de quel intérêt.

À ces conditions, l’historien peut participer à l’émergence d’une démocratie équilibrée, tenant à l’écart la transparence totale aboutissant à l’incapacité de gouverner et l’opacité absolue qui aboutit à la tyrannie. Il peut être amené à rappeler que le peuple, en mandatant des représentants qui exercent en son nom le pouvoir, leur confie également les conditions d’exercice de ce pouvoir, dont la possibilité de négocier dans un certain secret. Aucune relation, qu’elle soit publique ou privée, ne peut se passer sous le regard de tous. La question ne serait donc pas de savoir si le secret est nécessaire mais quelles sont ses limites (sa durée, ses champs d’application, etc.).

La mise en ligne de milliers d’archives secrètes reste le point de départ de l’analyse historique, et ne saurait donc être une fin en soi. Pierre Assouline décrit les risques avec justesse : « La démagogie a de beaux jours devant elle car rien ne favorise la pente obsidionale comme le prétendu dévoilement des coulisses. Plus l’information confidentielle sera ainsi mise en spectacle, plus les gouvernements renforceront le champ du secret. En superposant l’histoire en direct à l’histoire immédiate, la tyrannie de la transparence ne fait qu’ajouter à la confusion générale » [13]. Imposer le recul, ne pas s’accommoder de la précipitation, résister à l’intérêt du moment, sont bien les conditions pour que l’historien du temps présent ne se travestisse pas en historien de l’actualité.

[1] L’auteur de cet article a soutenu une thèse en 2004 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’André Kaspi, « L’influence des États-Unis sur la décolonisation de l’Afrique noire francophone (1945-1962) ».

[2] Timothy Garton Ash, « US Embassy Cables : A Banquet of Secrets », The Guardian, 28th November 2010.

[3] Arnaud Mercier, « Médias et violence durant la guerre du Golfe », Cultures & Conflits, n° 9-10, 1993, p. 377-388.

[4] Marc Ferro, L’Information en Uniforme, Paris, Ramsay, 1991, p. 22.

[5] Luc Hermann et Paul Moreira, « WikiLeaks : enquête sur un contre pouvoir », La Chaîne Parlementaire, 2011.

[6] Lire à ce sujet Xavier de la Porte, « Ce que menace WikiLeaks, c’est le fonctionnement même du pouvoir ; ce qui disparaît, c’est l’espace public », InternetActu.net, 24 janvier 2011.

[7] Jean-Philippe Genet, Andrea Zorzi, « Les historiens et l’informatique. Un métier à réinventer », Le Bulletin de l’enseignement public et informatique, « Informatique et Histoire », n° 49, 1988, p. 135.

[8] Charles Arthur, « The move to cloud computing is unstoppable – but WikiLeaks gives us pause » 7 December 2010 (site consulté le 2 octobre 2012), http://www.guardian.co.uk/technolog....

[9] Divina Frau-Meigs, Les médiamorphoses américaines ; dans un espace privé unique au monde, Paris, Economica, 2002.

[10] Nick Bravin, « Rendez-vous au tribunal, Monsieur Assange ! », Slate.fr, 8 décembre 2010, http://www.slate.fr/story/31297/Wik... (site consulté le 2 octobre 2012).

[11] Souleiman Bencheikh « WikiLeaks : le diplomate, l’historien et le journaliste », Zamane, janvier 2010.

[12] Christophe Auffray, « Pour le fondateur de Facebook, la protection de la vie privée est périmée », ZDNet France, 11 janvier 2010.

[13] Pierre Assouline, « WikiLeaks est-il vraiment le rêve de l’historien ? », Le Monde, « La République des livres, le blog de Pierre Assouline », 25 février 2011.

Archives
L’islam des manuels scolaires : comment le musulman est transformé en terroriste potentiel
2014-09-02 18:21:37

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Leader d’opinion
2014-04-09 20:21:45

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Pourquoi nous aimons tous Mandela
2013-12-16 10:37:40

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Et si Kennedy n’avait pas été assassiné...
2013-11-25 17:18:51

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"Ecrire l’histoire d’une nation qui se construit avec les autres"
2013-08-14 11:56:27

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Non, le rêve américain n’est pas mort (mais ce n’est pas grâce à Kim Kardashian et Kanye West)
2013-08-10 15:21:40

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Les relations américano-russes continuent... (mais sans Obama et Poutine !)
2013-08-09 11:01:34

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Quand Obama se solidarise de la communauté noire ... (à la surprise générale ?)
2013-07-22 14:18:58

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Meurtre de Trayvon Martin : Une justice "raciale", mais pas forcément "raciste" !
2013-07-16 11:49:12

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N’enterrez pas le vote pour tous !
2013-03-27 11:55:23

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L’historien à l’ère de WikiLeaks. De la tyrannie du secret au fanatisme de la transparence
2012-11-02 11:41:25

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Obama 2012 vs Obama 2008
2012-10-18 14:21:55

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Evaluons aussi la réussite pour rétablir la confiance scolaire
2012-09-04 23:59:54

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Reconstruire l’école du vivre ensemble, un vain mot ?
2012-06-22 17:00:24

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Les intellectuels français en Libye plutôt qu’à Clichy
2011-12-06 11:43:04

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Refusons l’ethnicisation de la présidentielle
2011-07-16 23:14:35

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Faut-il être vertueuse pour être reconnue comme une victime d’agression sexuelle ?
2011-07-04 17:31:51

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Pourquoi j’ai témoigné au procès d’Eric Zemmour
2011-01-21 12:35:40

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La gauche française a tort de se couper des minorités visibles
2010-12-22 23:15:19

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Faut-il être noir pour s’offusquer des propos de Jean-Paul Guerlain ?
2010-10-25 16:29:08

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Vers un "Yes We Can" à la française
2010-01-16 22:09:58

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Barack Obama : les 100 jours de « Monsieur-je-fais-tout »
2009-04-30 13:43:34

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Obama, le dernier président noir...
2009-01-18 14:17:30

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