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"Ecrire l’histoire d’une nation qui se construit avec les autres"
Entretien pour L’HUMANITE du 13 août 2013

Propos recueillis par Adrien Rouchaleou
L’Humanité
Service politique

L’Humanité : Vous parlez d’une crise identitaire française. De quoi s’agit-il ?

François Durpaire. Edgar Morin parlait d’une panne de la francité. C’est-à-dire une crise du sentiment d’appartenance. Parler d’un défaut d’intégration en stigmatisant les communautés, c’est prendre le problème à l’envers. J’ai pour ma part eut une approche comparative en étudiant des diasporas en France et dans d’autres espaces géographiques, notamment l’espace nord-américain en regardant comment la même communauté s’intègre ou non dans des pays différents : si les enfants de a diaspora sénégalaise aux Etats-Unis se disent "américains" et qu’en France au même âge ils se disent "sénégalais", c’est que le défaut d’intégration est imputable aux institutions en charge de l’intégration et non pas au groupe concerné, contrairement à l’opinion répandue.

Quelle est d’après vous l’origine de cette crise ?
François Durpaire. Dans le cas français, il y a de mon point de vue une crise de la transmission du sentiment d’appartenance à la collectivité. Pour moi, c’est avant tout une crise de l’institution transmitive par excellence qu’est l’école. En particulier, je pointe l’absence de "récit commun" dans lequel chaque enfant pourrait trouver sa place.

On dit souvent que la politique, ce sont des actes, et pas des mots. Je pense exactement le contraire. Aujourd’hui , le manque n’est pas du côté des actions concrètes, mais bien du côté de l’absence de narration. Le gouvernant d’aujourd’hui sait s’entourer de techniciens, mais pas d’écrivains (à la différence de tous les grands hommes du temps passé) ; du coup, il ne peut pas mettre "en forme" sa politique.

De même, quand je vais dans des classes, je pose la question aux enseignants : « Pourquoi enseignez-vous jeanne d’Arc ? » Beaucoup d’enseignants ne me répondent que « c’est dans le programme ». Les hussards noirs des premiers temps de l’école publique, avaient une vision précise de ce qu’ils devaient faire. Aujourd’hui, il n’y a plus de projet clair qui permettrait à chaque enseignant de comprendre le sens de leurs missions. Sous la Troisième république, il y avait les fondamentaux : compter et lire. Mais l’essentiel était l’intégration à un monde commun. La nation. Aujourd’hui, le projet ne peut être de la même nature - il ne s’agit par exemple pas de se construire contre l’Europe mais avec nos partenaires européens - mais il n’empêche qu’il nous faut un projet commun.

L’Humanité : Mais n’est-ce pas à ce moment aussi qu’a été crée un modèle d’universel écrasant la diversité ?

François Durpaire. Edouard Glissant se méfiait de l’universalité à laquelle il préférait la « diversalité ». Il utilisait le mot « relation » en opposition à l’universel tel qu’il était conçu dans l’esprit des fondateurs de la république et de notre école, notamment Jules Ferry, un universel unilatéral ; un universel qui considérait que la raison était inventée à un point du monde particulier et que la mission civilisatrice consistait à le transmettre au reste du monde. Aujourd’hui le reste du monde nous a fait comprendre que l’universel est en tout point du monde, que la civilisation est affaire de "relation" et non pas d’"imposition".
Quand on disait que la raison était partagée par tous, certains objectaient le risque de relativisme des valeurs, d’acceptation de la barbarie. C’est extraordinaire de penser cela. Après le XXème siècle et les massacres européens, on devrait avoir l’humilité que l’Europe n’est pas propriétaire des valeurs humanistes.
Dans les langues bantous, il existe un mot, l’"Ubuntu", pour désigner les liens que l’on tisse les uns avec les autres, la relation que chacun établit avec le reste du monde. L’"Ubuntu", ce n’est pas Montesquieu, ce n’est pas Voltaire, ce ne sont pas les Lumières qui l’ont inventé. Il n’y a pas donc besoin de traduire Montesquieu en Bantou pour que les Africains aient pour la première fois accès à l’idée d’universel. En Afrique, l’idée d’une humanité commune préexistait à la conquête coloniale. Et la domination européenne - avec son lot de pillage et de travail forcé - n’était sans doute pas le meilleur moyen de mettre en pratique le partage de notre humanité.

Le génocide au XXème siècle n’a pas été inventé au Rwanda, mais d’abord en Allemagne, le coeur d’une Civilisation qui ne se pensait pas alors au pluriel. Je pense qu’on l’a compris aujourd’hui, même si cette compréhension n’est pas tout à fait achevée. On parle de déclin européen alors qu’il faudrait plutôt évoquer la poussée du reste du monde. Le mot "émergent" utilisé pour désigner des pays qui sont déjà largement "émergés" (selon tous les critères que l’on retienne), cela reste étonnant. La Chine n’est plus un pays émergent depuis déjà un petit moment, elle qui dépose plus de brevets par an que les Etats-Unis d’Amérique ! Mais lorsque l’on regarde les informations à la télévision, la part de temps consacré à la Chine, à l’Inde, au Brésil, à l’ensemble du continent africain, est toujours très limitée. Ce que le journaliste Fareed Zakaria appelle « the rise of the rest », la poussée du reste du monde, n’est toujours pas complètement entrée dans les têtes.

L’Humanité : L’Histoire de France telle qu’elle est enseignée aujourd’hui est source d’exclusion ?

François Durpaire. Vincent Peillon est sur le point de s’atteler à la refonte des programmes scolaires. Il faut que les programmes d’Histoire, de Géographie et d’éducation civique soient au cœur de la réflexion et que l’on soit capable de réassumer un récit commun français. Il s’agit même d’une question linguistique : que l’on soit capable à nouveau de parler aux enfants en utilisant la première personne du pluriel. Quand dans un manuel de la troisième République on lisait « NOS ancêtres les gaulois », on donnait ainsi du sens à l’enfant. On leur disait papa , grand-papa ont fait cela. Il y avait une filiation qui créait de l’en-commun. Aujourd’hui, on n’enseigne plus à la première personne du pluriel ; du coup, on ne transmet plus.
Il conviendrait de ré-assumer le "Nous" (qui sommes nous ? Quelle est notre Histoire commune ?) et en même temps ouvrir ce récit à la diversité de nos héritages. Evidemment, le récit d’hier, largement mythologique, doit être rénové... Nos ancêtres les Gaulois… Et les Gauloises ? Il faut intégrer la part féminine de notre Histoire. Au Panthéon, il y a 78 hommes pour deux femmes. Il est urgent de réintégrer la diversité dans notre Histoire. Les Gaulois, mais aussi les esclaves noirs en lutte contre l’esclavage ! Comme Louis Delgrès, qui l’un des ancêtres oubliés du projet de liberté qui fonde ce que nous sommes devenus. Il nous faut un "récit-monde" à la hauteur de notre "nation-monde". Une Histoire mondiale de la France. L’Histoire de France a été écrite par Michelet, au temps d’une Nation qui se construisait contre les autres. Il est temps d’écrire celle d’une nation qui se construit avec les autres.

L’Humanité Les outre-mer peuvent-ils servir de bases avancées pour cette ouverture au monde ?

François Durpaire. Il est impérieux qu’au quotidien, dans toutes nos réflexions, la France cesse définitivement d’être un hexagone et que notre république s’assume complètement comme une république mondiale. Souvent dans les concours, dans les statistiques, on cite des données « hors DOM ». Pourquoi ? Nous devons faire "commun" au quotidien et pas dans les seuls moments exceptionnels (décès de Césaire, grève en Guadeloupe etc.) ! Aujourd’hui, la défaite française se résume en un chiffre : 28% de nos jeunes diplômés partent à l’étranger, dont de nombreux jeunes antillais, qui ne trouvent pas leur place ici.

L’humanité Peut-être parce que les prendre entièrement en compte revient à prendre en compte une Histoire difficile à assumer…

François Durpaire. Il faut réexpliquer qu’il ne s’agit pas de repentance, ni de condamnation de gens qui ne sont de toutes façons plus là. Il s’agit simplement de reconnaissance. Nancy Fraser dit que pour arriver à une parité de participation à la vie sociale, il faut éliminer les obstacles "objectifs" et "subjectifs" à cette participation. A la fois les inégalités sociales, mais également le non-respect de la différence culturelle. Ce sont deux facettes que l’on oppose souvent, notamment à gauche. On se souvient du point culminant de cette dichotomie qu’a été la lettre d’Aimé Césaire à Maurice Thorez. Césaire demande à Thorez « Où est ma Martinique dans vos programmes politiques ? ». Quand l’écrivain haïtien René Depestre lui disait que « la négritude est une métaphysique petite-bourgeoise », Césaire répondait que la lutte contre les inégalités sociales et économiques doit aller de paire avec la lutte contre les discriminations (racistes ou sexistes). Si la gauche française arrive à tenir ces deux bouts, elle parviendra à réaliser son projet d’égalité.

L’humanité Pourquoi la gauche au pouvoir n’avance pas plus vite sur ces sujets ?

François Durpaire. La gauche au pouvoir est convaincue que la société est fondamentalement "conservatrice" et qu’il ne faut pas la brusquer, par exemple que les Français ne sont pas capables d’entendre un autre discours sur l’immigration, que celui de la fermeté ou du misérabilisme. La France a un problème d’identité collective que la droite a essayé de traiter à sa manière avec son débat sur l’identité nationale et que la gauche, d’un revers de main a mis à l’écart en disant « réglons nos problèmes économiques et sociales et tout sera réglé ». La Gauche doit proposer un projet qui articule toutes les temporalités. En un mot, moins de "boîtes à outil", et plus de "récit commun".
C’est une double illusion. D’abord le plein emploi ne garantit pas la pleine intégration. L’insertion sociale est une condition nécessaire mais pas suffisante. Je connais de jeunes Français d’origine sénégalaise qui ont un emploi mais qui ne se sentent pas ici chez eux, d’abord parce qu’ils continuent à être victime de contrôles au faciès qui leur rappellent qu’ils sont considérés comme moins français que les autres.
Peut-être aussi que notre échec vient du fait que nous prenons le problème à l’envers. Là où les économistes échouent, peut-être qu’un supplément d’âme collective, ce qu’on appelle le vivre-ensemble, pourrait contribuer à relancer la machine. Il y a au fond un problème de confiance commune.
Ce n’est pas la « paix sociale » qu’il faut chercher, cela serait dramatique parce que cela voudrait dire que nous serions exclusivement dans une stratégie d’ordre. Au contraire, il nous faut une vaste ambition de "mise en communauté". La dernière mise en communauté, historiquement, date de 1998, la victoire de l’équipe de France à la coupe du monde de football. On a vu sur les Champs-Elysées des drapeaux français, des drapeaux algériens… Une véritable pluri-identité qui n’oppose pas les identités mais les fait vivre ensemble. C’est cela qui renforce l’identité collective. En étant capable de dire « vive la Corse », « vive la Bretagne », « Vive l’Algérie », on renforce le « Vive la France ». C’est la mise en concurrence des identités qui affaiblit notre communauté.
Il ne s’agit pas d’un choix de dissolution de la France dans le Monde comme voudrait nous le faire croire Marine Le Pen. Ce n’est pas non plus le choix de barricader la France. C’est le choix de dire que le génie français, que la singularité française est précisément dans cette mixité d’héritages.
C’est pour cela que donner le droit de vote aux étrangers serait une grande avancée : pour expliquer qu’être "citoyen", ce n’est pas être "national" (notre Constitution de 1793 était à ce titre très progressiste). Il faut dans le même faciliter l’accès à la nationalité. Nous devons devenir une société d’accueil et pas seulement une société de réception. Le discours sur l’immigration aujourd’hui est très négatif, qu’il soit un discours de rejet clair ou un discours misérabiliste. Un discours positif consisterait à dire que nous sommes riches, culturellement comme économiquement de cette immigration. Que cette idée soit devenue minoritaire en quelques années seulement, c’est la principale défaite de la Gauche contemporaine.

L’humanité : L’égalité existe dans la loi. Pourquoi n’existe-t-elle pas dans la réalité ?

François Durpaire. Il est nécessaire de dire clairement que la race n’existe pas, au sens biologique. Nous sommes de la même espèce humaine. Mais celui qui discrimine, lui, voit des différences, il voit la couleur de peau, le sexe, le handicap, le quartier dans lequel on habite. Tout ce qui est facteur discriminant doit donc servir à mesurer l’intégration. Si être une femme est un facteur discriminant, il faut la parité. Si une situation de handicap discrimine, il faut imposer un quota de handicapés dans les entreprises. C’est peut-être désolant, mais ne pas faire cela, c’est sans remettre à l’évolution des mentalités (et quand on est soi-même victime de discriminations, on n’a pas le temps). De la même manière, si être noir ou être issu d’un quartier populaire est un facteur discriminant, il faut le prendre en compte dans une politique publique anti-discriminatoire.
Je laisse de côté les mots qui sont des caricatures agitées comme un chiffon rouge et qui empêchent de penser le problème. « Discrimination positive », « statistiques ethniques » qui ont été inventés pour caricaturer le problème.
Dans quelques jours, nous commémorons les cinquante ans du discours de Martin Luther King. Que disait-il ? Que le rêve est un jour la couleur de peau ne compte plus... (mais en attendant, Martin Luther King imposait au gouvernement américain de vrais dispositifs s’assurant que la discrimination recule, sans se voiler la face).

L’Humanité : Les institutions publiques peuvent-elles évoluer ?

François Durpaire. Oui, le fait d’être issu d’un quartier populaire ou d’une minorité fait que vous êtes plus exposés aux contrôles policiers. La gauche s’était engagée contre cela. L’idée, ce n’est pas d’être laxisme. Bien au contraire. C’est du sentiment de plus de justice que partira la restauration de l’autorité. Le facteur d’insécurité maximale, c’est le sentiment d’injustice : c’est cela qui fait de notre pays une cocotte minute.
Comme prof en Seine-Saint-Denis pendant 10 ans, il y a un mot que j’ai très souvent entendu : respect. Il ne faut pas considérer qu’il y a égalité entre celui qui détient l’autorité et celui qui lui est sujet. Le père, la mère, le médecin, le pompier, le policier, doivent être respectés d’abord, c’est clair. Mais il faut également que toutes ces personnes ne se placent pas à égalité par rapport aux jeunes. Elles ont un devoir d’exemplarité. Quand on fait le choix de ces métiers, on sait que ce sera dur, mais on sait aussi que l’on sera utile. Quand on porte une mission de service publique, on incarne la République. Le pouvoirs publics doivent s’interroger sur les formations spécifiques que ces professions doivent recevoir pour assumer leurs missions dans une nation fait d’une diversité de citoyens.
Mais surtout le bien-être collectif passera par une école plus épanouissante. On a parlé beaucoup ces derniers temps de réforme du temps scolaire. C’est une bonne chose que de passer plus de temps à l’école, mais pour cela encore faut-il que l’école donne à tous les enfants l’envie d’y passer plus de temps. Il faut une école de la confiance en soi et du désir de l’autre. Une école qui ne soit pas seulement "éducation nationale" mais apprentissage du monde (ce que j’appelle la "cosmo-éducation").

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