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Pourquoi nous aimons tous Mandela
Le 14 décembre 2013

Un concert de louanges a fait suite au décès de Mandela. Lors de l’hommage rendu au stade de Soweto, les intervenants rivalisaient de superlatifs : "Géant de l’Histoire », « icône extraordinaire », « un des plus grands leaders de notre temps ». Au-delà des chefs d’Etat, les artistes, les intellectuels - plus largement la société civile - ont été invités à se joindre à l’hommage. Les micro-trottoirs réalisés par les médias du monde entier complétaient le tableau. Quelle que soit la langue utilisée, le langage commun révélait une admiration unanime, comme si 7 milliards d’êtres humains venaient de perdre un proche...

Un "télé-deuil" planétaire

Les Grands hommes ayant remplacé les saints et les dieux - du fait de la sécularisation - à l’intérieur des Panthéons nationaux, la globalisation n’a fait qu’introduire un changement d’échelle, la devise du marquis de Pastoret - « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante » - s’étant mondialisée au cours du XXe siècle. La gloire est devenue supra-nationale : Mandela, comme Gandhi et Martin Luther King, appartient au patrimoine de l’humanité. Ses obsèques, télédiffusées dans le monde entier, sont au service d’une religion civique qui agit comme un ciment fédérateur d’une opinion internationale. Mandela, comme personnalité-monde, donne littéralement corps à une mondialisation qui peine à s’incarner. Comme le culte rendu à l’Empereur soudait il y a deux millénaires les citoyens de l’Empire romain, nous sommes aujourd’hui invités à partager l’hommage à un héros destiné à humaniser le tournant global.
Les institutions internationales sont à l’origine de cette volonté : le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon expliquait que Mandela était « un citoyen du monde exemplaire » et « l’incarnation vivante des plus hautes valeurs des Nations unies. ». Depuis le 10 novembre 2009, l’UNESCO a établi le Nelson Mandela Day, qui est célébré le 18 juillet de chaque année. Chaque citoyen du monde est appelé à consacrer soixante-sept minutes au service de la collectivité, rappelant les soixante-sept années du combat de Mandela.
Mais ce sont les mass médias qui contribuent le plus à ce culte mondialisé. Au sujet de l’assassinat de Kennedy, Edgar Morin évoquait l’"irradition planétaire d’une personnalité humaine". De même, nous avons tous "télé assisté" à l’agonie de Mandela - durant des mois, de fausses rumeurs en vrais démentis -. Nous avons tous "télé-participé" à l’angoisse de sa famille et de sa nation, via le système de communications. Mandela a été à l’origine de sa propre médiatisation. Il en a fait l’instrument privilégié de son combat, en scénarisant les moments-clefs de sa vie publique. En 1995, quelques jours avant la finale de la coupe du monde de rugby, il se félicite auprès de ses conseillers de ce que plus d’1 milliard d’humains puisse voir la victoire des springboks, et le port par un président noir du maillot or et vert jadis symbole de l’apartheid.

Aimons-nous tous le même Mandela ?

Si nous aimons tous Mandela, c’est aussi parce qu’il n’a jamais eu le souci des uns aux dépens des autres. Ayant appris la langue des Afrikaners à l’intérieur de sa prison, il tentait d’adopter tous les points de vue : « L’opprimé et l’oppresseur sont tous deux dépossédés de leur humanité. »...
Mais si nous aimons tous Mandela, nous l’aimons différemment...
Quand les uns saluent l’homme du pardon, celui qui se rendit à Orania pour rencontrer la veuve d’Hendrik Verwoerd, l’architecte de l’apartheid, les autres célèbrent le résistant, qui refusa de troquer sa libération contre son silence. Quand les uns commémorent l’apôtre de la non-violence, les autres rappellent qu’il est, après le massacre de Sharpeville, le fondateur de la branche armée de l’ANC (Umkhonto we Sizwe), responsable de 190 sabotages entre 1961 et 1963. Quand les uns aiment en lui l’apôtre de Gandhi, les autres soulignent qu’il fut aussi un lecteur assidu de Carl von Clausewitz, de Mao Zedong, de Che Guevara.
Quand les premiers mettent en avant la "paix" - qui induit une modération dans le combat -, les seconds parlent de "liberté", qui renvoie à sa radicalité. Et quand tous regardent une photographie de Mandela, si les uns ont les yeux rivés sur son sourire - littéralement - désarmant, les autres voient son poing serré et son bras levé... Qu’on y regarde de plus près : cette différence a traversé les hommages officiels... Seuls deux dirigeants du monde occidental - Obama et Taubira - ont systématiquement utilisé son nom africain - Madiba -, cette manière originale de le nommer faisant glisser l’oraison du registre politique à celui de l’intime, de l’histoire familiale, de l’identité.

A-t-on le droit de ne pas aimer Mandela ?

A cette question, l’historien doit répondre qu’il a non seulement le droit, mais aussi le devoir, de ne pas laisser une émotion conditionner son analyse. Commémorer, c’est étymologiquement, se "souvenir ensemble". Or, si l’historien ne peut s’inviter à l’hommage unanime, c’est bien parce que son métier est articulé autour du devoir critique.

A l’écart des commémorations, sa mission sera donc d’expliquer que l’histoire de l’Afrique du sud ne se confond pas avec celle de Nelson Mandela : il y a bien une lutte anti-apartheid avant Mandela - Alfred Xuma prône un suffrage universel non racial dès 1941 - avec Mandela - Oliver Tambo et Walter Sisulu l’accompagne dans la création de la ligue de jeunesse de l’ANC - et sans Mandela - pendant qu’il est en prison, c’est Steeve Biko et son "Mouvement de conscience noire" qui cristallise la lutte.
Contrairement à Martin Luther King ou à Gandhi, Mandela a exercé des responsabilités politiques, président de 1994 à 1999. L’historien devra donc rappeler l’ensemble des critiques qu’a suscité son bilan : absence de redistribution des terres, accroissement des inégalités économiques, doublement de la criminalité, explosion du sida etc.
Enfin, le devoir de l’historien sera de souligner que le consensus autour de sa personne est de date récente. En raison du classement de l’ANC comme « organisation terroriste », Mandela ne peut entrer aux États-Unis sans visas spéciaux jusqu’au 1er juillet 2008. L’historien devra également faire remarquer que ses plus fervents soutiens ont été mis au banc de la communauté internationale, comme le "frère leader" Kadhafi à qui Mandela a accordé en 1990 sa première visite d’homme libre. Le président Congolais Denis Sassou N’Guesso, qui avait consacré sa présidence de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) au combat contre l’Apartheid n’a pas été invité à s’exprimer lors de la cérémonie du 10 décembre. Personne n’a songé non plus à citer le Maroc du roi Hassan II, pour son soutien de première heure à la formation et à l’armement de l’armée de l’ANC.
Quand l’ensemble des médias du monde souligneront avec emphase le nombre de délégations présentes - 91 chefs d’Etat et de gouvernement en exercice, 10 anciens dirigeants, ont déjà confirmé leur présence aux obsèques - l’historien fera remarquer l’absence d’Israël. En 1997, le président Mandela avait envoyé un message de soutien officiel à Yasser Arafat et aux Palestiniens : "Nous savons que notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens".


Mais si le travail critique de l’historien est nécessaire, iI ne saurait déligitimer la construction d’une mémoire collective autour de sa personne.
D’abord, pour l’Afrique du sud : si Mandela est l’un des pères - mais l’un des pères seulement - de la destruction de l’apartheid, il fut l’instigateur unique du projet de "nation arc-en-ciel". En cela, l’enjeu est de transformer sa présence physique en présence symbolique, pour cristalliser autour d’elle le "vouloir vivre ensemble".
Enfin, pour la planète : quand les Lumières européennes ont fondé un universel unilatéral - au nom duquel de "grandes " civilisations ont cru civiliser de plus "petites" - l’idée d’"Ubuntu", sur laquelle s’appuyait Mandela, ouvre la voie d’un monde sans rapport de domination, où il ne s’agit plus d’imposer un humanisme moniste, mais de faire confluer des humanités plurielles.

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