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Barack Obama : les 100 jours de « Monsieur-je-fais-tout »
Entretien pour Afrik.com publié le 29 avril 2009

Tradition américaine, le jour du bulletin de notes national ("National Report Card Day") consiste pour la presse et les analystes à évaluer les Cent premiers jours du nouveau président.

Afrik.com : Le mot clé de la campagne a été le "changement". Quel pourrait être celui des 100 jours de Barack Obama à la Maison Blanche ?

François Durpaire : Ce n’est pas un mot, plutôt une périphrase. Aux Etats-Unis, on surnomme désormais Barack Obama "Mr. Do-it-all", c’est-à-dire "Monsieur- je-fais tout". Un surnom comparable à celui d’ « hyperprésident » que l’on a donné à Nicolas Sarkozy en France. Pour les républicains, Obama tente d’en faire trop à la fois ("Trying to much at once"). Les démocrates objectent que face à l’ampleur de la crise économique et sociale, il est obligé d’être présent sur tous les fronts. Et la plupart des analystes donnent un A+ à Obama dans le domaine de la communication. Son style, fait d’un mélange d’hyperactivité et de grande serenité (que l’on a encore pu expérimenter face à la grippe A), semble pour l’instant en mesure de rassurer les Américains en période de crise.


"Les mille et un travaux d’Obama", dessin de Mike Keefe, pour le Denver Post du 29 avril 2009.

Afrik.com : Que pensent les Américains de Barack Obama après 100 jours de présidence ?

François Durpaire : Il jouit d’une très forte popularité, comparable à celle de Reagan, de Carter ou même de George W. Bush à la même période. Ce qui démontre que cette question des 100 jours est très artificielle. C’est comme si l’on voulait juger un marathonien au bout de quelques mètres de course : finira-t-il premier ? Parviendra-t-il seulement à finir la course ? Jimmy Carter était très populaire au bout de 100 jours, et pourtant ce fut l’un des présidents qui eu le mandat le moins brillant de l’histoire. Dans le sens inverse, on disait de Bill Clinton, au bout de 100 jours, qu’il serait le président d’un seul mandat. Et il fut pourtant réelu !
Cependant, il faut nuancer la popularité en notant qu’elle tient plus à la personnalité du président américain qu’à sa politique : 75% d’Américains trouvent Barack Obama sympathique du fait de ses qualités personnelles. Si on leur demande de juger le bilan politique, ils ne sont plus que 57% à s’ne féliciter. Les Américains attendent de voir les effets des différentes mesures qu’il a déjà prises. Le constat est assez intéressant parce que ce n’était pas le cas de ses prédécesseurs. L’image du président était alors attachée à sa politique.

Afrik.com : Comment évaluent-ils les premières mesures prises par Barack Obama pour juguler la crise ?

François Durpaire : Il n’y a pas encore de résultats à sa politique économique. Les Américains continuent à perdre leurs emplois mais l’opinion publique a confiance en Barack Obama. Son plan de relance de 787 milliards de dollars a été compris par les Américains. Il a initié une politique de « fédéralisme coopératif » : 50 politiques de relance soutenues par l’Etat fédéral. Barack Obama fait ainsi l’inverse de ce qu’avait fait Reagan en 100 jours. Reagan, c’était la révolution conservatrice, du tout à droite. Barack Obama, c’est presque le contraire. Il restaure la place de l’Etat fédéral. Cela est moins compris des milieux d’affaires mais le peuple américain, lui, le perçoit. L’hyperactivité de Obama fait que l’on peine en France à pouvoir tout commenter. Depuis le 20 janvier, on compte déjà 12 lois votées et 19 décrets executifs. Trois exemples de mesures qui sont passés assez inaperçus : la ledbetter law sur l’égalité hommes-femmes en matière de salaires ; la limitation du poids des lobbys sur l’executif ; et depuis le 20 janvier, 4 millions d’enfants, jusqu’ici exclus de l’assurance santé, en ont désormais une. Il n’a pas encore initié sa grande réforme de la santé mais il est déjà actif dans ce domaine. Il prépare le terrain en discutant avec les uns et les autres.

Afrik.com : Barack Obama a toujours dit qu’il voulait travailler avec les républicains mais cela semble difficile quand on voit comment ses propositions sont acceuillies au Congrès par ses adversaires politiques...

François Durpaire : Obama a échoué à convaincre les sénateurs et représentants républicains, alors que son but était de mener une politique transpartisane. C’est le constat que dresse notamment John McCain. En revanche, il faut faire remarquer que près d’un quart des Américains à sensibilité républicaine trouvent que c’est un bon président. Il y a donc une différence entre le parti républicain et l’opinion publique à sensibilité républicaine. David Brooks, du New York Times, fait même remarquer qu’il y a un paradoxe Obama. Alors qu’il est jugé trop "liberal" (trop à gauche) par les plus conservateurs, il est néanmoins parvenu à incarner des valeurs qui étaient pour le moment l’apanage des républicains : la question de la responsabilité ou de l’éthique. Si Obama parvient à amarrer au parti démocrate ces valeurs de l’Amérique des classes moyennes et des petites villes, cela priverait le parti républicain d’une partie de son espace politique. David Brooks parle du plus grand hold-up politique de l’histoire ("Greatest Robery in US Politics"). N’oublions pas que lors de la campagne, Obama était déjà parvenu à réaliser cette prouesse. Candidat atypique, minoritaire voire "étranger" face à McCain, vu comme le "vrai Américain" (son slogan n’était-il pas "Country First"), il était parvenu à la fin de la campagne à incarner le mieux les valeurs américaines. Jusqu’à ce que voter contre Obama était presque devenu voter contre le nouvel "American Dream".

Afrik.com : Au bout de 100 jours, quel est le bilan de la politique intérieure d’Obama que l’on compare sur le plan économique à celle de Roosevelt, la crise en moins, où à celle de Johnson quant à son volet social ?

François Durpaire : La plupart des Républicains lui donnent un A+ en communication et un F (la plus mauvaise note) pour la substance, les résultats. Ils critiquent bien évidemment l’argent dépensée, qui rique de conduire à des hausses d’impôts pouvant bloquer à terme les capacités d’inverstissement du pays. Les démocrates se défendent en affrimant que les républicains sont comme des pyromanes qui critiqueraient le pompier d’utiliser l’eau destinée à eteindre leur propre feu. Ils font aussi remarquer que Obama a au bout de Cent jours l’un des bilans les plus denses de l’histoire. L’appréciation la plus générale est la suivante : bon élève mais incomplet (le mot "incomplete" est celui qui revient le plus dans la presse américaine). Toutefois, 100 jours, c’est une marque artificielle notamment au regard de l’ampleur de la crise économique et sociale. Barack Obama peut faire penser à Lyndon B. Johnson, notamment dans sa manière de discuter avec les parlementaires. Il le fait actuellement pour préparer sa prochaine réforme sur l’assurance santé qu’il va présenter dans les jours à venir au Congrès. Johnson l’avait fait pour mettre fin à la ségrégation en essayant de convaicre les démocrates ségrégationnistes et les républicains modérés. La comparaison avec Roosevelt se justifie également. Comme l’initiateur du New Deal, Obama s’est entouré d’une explique équipe éclectique : des conservateurs en matière fiscale, des progressistes sur le plan social... Barack Obama se donne ainsi une marge de manoeuvre et ne se ferme aucune porte. Il se donne ainsi la possibilité d’expérimenter, ce qui est essentiel dans une période aussi incertaine.


"Roosevelt félicite Obama", dessin de Steve Denson pour le Arizona Republic, avril 2009.

Afrik.com : Nous allons maintenant aborder la question de la politique étrangère. Le point le plus saillant est la réconciliation des Etats-Unis avec le monde. On a vu l’accueil qui a été réservé à Barack Obama au G20 et au sommet de l’Otan...

François Durpaire : 61% des Américains lui sont gré d’avoir réussi à améliorer l’image des Etats-Unis à l’étranger. Barack Obama est avant tout un faiseur de relations ("private deal maker") au delà de son image de star ("public superstar"). Il n’a pas obtenu le plan de relance qu’il aurait souhaité des Européens, même échec quant à un engagement plus soutenu en Afghanistan, mais il parvient à positionner les Etats-Unis dans un rôle de médiateur. Nous ne sommes plus les gendarmes du monde. Nous sommes les médiateurs d’un monde multipolaire et complexe. Du côté des démocrates, on estime que c’est l’homme de la situation, en mesure d’adapter le leadership américain au nouvel ordre mondial, caracterisé par l’émergence de nouvelles puissances (Chine, Inde). C’est l’analyse de Farid Zakaria, l’auteur du fameux Post American World. C’est la "Soft Diplomacy" qui sera en mesure de désamorcer les conflits avant qu’ils ne se déclarent. Ces changements sont particulièrement visibles en Amérique Latine, qui était depuis Theodore Roosevelt la chasse gardée des Etats-Unis (politique du "Big Stick"). Obama a serré la main de Chavez et ouvert le dialogue avec Cuba.
Pour les républicains, Barack Obama affaiblit les Etats-Unis parce qu’il tend la main sans rien obtenir, comme avec l’Iran. Il devrait se préoccuper de se faire respecter plutôt que de se faire aimer. On le compare à Carter, président faible en politique étrangère. On ne lui pardonne pas également d’avoir parlé d’une "arrogance" américaine, avec laquelle il s’agirait de rompre.

Afrik.com : Il avait promis la fermeture de Guantanamo. Deux jours après son arrivée à la Maison Blanche, il signait un décret le prévoyant. Un bon point terni aujourd’hui par la polémique née après la publication de documents qui indiquent que la torture y a été autorisée par l’administration Bush. Qu’en est-il ?

François Durpaire : La polémique qui entoure la publication des mémorandums sur les techniques d’interrogatoire à Guantanamo sous l’administration Bush vient aussi bien des démocrates que des républicains. Ces derniers estiment qu’il affaiblit la politique américaine en matière de lutte contre le terrorisme, qu’il donne la possibilité à Al-Qaida de former des "combattants" capables de résister à ces interrogatoires qui ont, toujours selon les républicains, fait permis d’éviter de nouveaux attentats. Quant aux démocrates, certains lui reprochent de refuser que les coupables soient traduits en justice. Un tiers des Américains souhaite qu’il y ait des enquêtes judiciaires suivies de condamnations, le deuxième, des enquêtes judiciaires mais sans condamnation et le dernier tiers est sur la même ligne que les républicains : il ne fallait pas rendre public ces rapports. On arrive aux limites de la politique de changement prônée pendant la campagne. Barack Obama veut tourner la page ("move on") de l’ère Bush, de cette période qu’il a jugé "sombre et douloureuse", mais ni les républicains ni les démocrates ne le souhaitent. Ce qui confirme bien qu’on ne change pas la politique des Etats-Unis en 100 jours.

Afrik.com : Et l’Afrique dans tout cela ?

François Durpaire : Obama a visité trois continents en 100 jours et, pour le moment, pas l’Afrique. Alors qu’Obama souhaite un nouvel ordre mondial, n’est-ce pas un symbole que les premiers restent les premiers, et que les derniers restent les derniers. Il y a néanmoins une lecture plus optimiste de la situation. Les espoirs placés en Obama sont si importants que celui-ci ne souhaite pas se contenter de symboles. Il est conscient, parce qu’il en discute régulièrement avec sa demi-soeur kenyane Auma, que l’Afrique a besoin de beaucoup plus. Aller en Afrique, oui, mais à condition d’avoir quelque chose à dire aux opinions publiques du continent. La République Démocratique du Congo, un pays auquel il s’est beaucoup intéressé quand il était sénateur, et le Darfour, sont quelques unes des priorités de Barack Obama en Afrique.

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